‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 160 sur 190 · AUX PRISES SUR TOUTE LA LIGNE · texte numérisé non relu

AUX PRISES SUR TOUTE LA LIGNE

gieux sur l'artillerie ennemie; celle-ci répondit quelque temps avec la même activité, ce qui détourna les coups de dessus notre régiment, à quelques boulets près que l’on voyait venir en roulant. Nous étions là, spectateurs de cette furieuse canonnade d'artillerie contre artillerie ; cependant il était aisé de remarquer la supériorité de la nôtre; quoiqu’elle eût beaucoup souffert, elle parvint à éteindre tout à fait celle de l’ennemi.

Dans ce moment, notre division de chasseurs reçut l'ordre de se porter en avant au trot, en obliquant à droite, et nous arrivâmes nous ranger en bataille à 400 pas de distance derrière une ligne d'infanterie qui était engagée dans une terrible fusillade avec une ligne d'infanterie ennemie, directement au bas de la côte sur laquelle se trouvait situé le village de Wagram qui était déjà en feu. Notre régiment demeura là, dans une espèce de fond, jusqu'à nouvel ordre, à recevoir des coups de fusil et des coups de canon. Ce que je trouvais d’extrordinaire dans cette nouvelle position, c’est que nous étions postés entre deux feux, vu qu’il y avait une batterie d'artillerie, placée derrière nous, qui tirail sur la hauteur en avant, de manière que les boulets et les obus sifflaient par-dessus nos têtes.

Vers les 6 à 7 heures du soir, le feu s’animait de plus en plus fort; la canonnade et la fusillade devenaient terribles sur le centre comme sur toute la ligne: j'étais si étourdi de tout ce bruit, que la tête m’en faisait mal. Les deux armées étaient aux prises sur toute la ligne qui se prolongeait d’environ deux lieues de la gauche à la droite.

Figure-toi, mon ami, si deux armées à peu près égales en nombre, c’est-à-dire 3 à 400 000 hommes, avec environ 4 200 pièces de canon, devaient tenir de l'étendue, étant déployées.

C'était là qu’il fallait voir les charges multipliées. L’ordre et l’ensemble des mouvements des masses de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie étaient remarquables; toutes les armes semblaient se confondre; tous combattaient chacun dans leurs directions. Jamais je n'avais vu une pareille action, ni une confusion de tant d'événements à la fois. Les cris différents des vainqueurs et des vaincus, la fumée, le feu, le bruit, l'éclat des armes, l'explosion des caissons

qui sautaient à chaque instant, les obus qui volaient et éclataient en l'air, les immenses débris de toutes parts ; mais le pis de tout cela, c'étaient les malheureux soldats blessés qui élouffaient et rôlissaient sans secours dans les flammes ; le feu prenait partout dans les champs de blé, de seigle et autres récolles, si bien que la plaine était enflammée en plusieurs endroits, ce qui nuisait beaucoup aux positions de l'artillerie et des troupes. Enfin, toutes ces circoustances transportaient l’âme des soldats hors d’ellemème, et ils ne connaissaient plus alors ni Dieu, ni sagesse, ni modération. Voilà ce que l’on pouvait appeler un beau désordre. Îl était expressément défendu dans l’armée de quitter son rang pour porter des secours aux blessés; ce soin était réservé, après la bataille, à des fourgons d’ambulance qui se trouvaient dans la plaine.

Il faut dire, en passant, que l’empereur Napoléon était le directeur de ce grand spectacle; donnant partoul des ordres et veillant à tout, il allait et venait avec son escorte dans l'intervalle des deux armées ; on le voyait braver tous les dangers; on eût dit qu’il passait son armée en revue, tandis que plusieurs de ses officiers et de ses gardes étaient frappés derrière lui par des boulets ou de la mitraille. Lorsqu'il passait devant le front des différents régiments, l'on voyait tous les militaires élever leurs shakos au bout de leurs baïonnettes, en criant: « Vive l'Empereur ! »

Maintenant revenons à notre régiment qui était venu, comme je lai dit, se ranger en bataille pour soutenir l’infanterie qui combattait au bas de la côte, où nous étions nous-mêmes écrasés par les boulets et la mitraille. Le jeu devenait sérieux; il n’y avait plus de quoi rire. Un boulet arriva dans toute sa force frapper dans notre petit peloton et tua le cheval de notre collègue Laurent; un instant après, un autre arriva avec la même rapidité et coupa deux jambes au cheval de Cloëès ; tous deux en furent quittes pour être démontés; ils se débarrassèrent el se retirèrent en arrière. Alors Martin et Penigot qui tremblaient (quoiqu'il fit bien chaud), profitèrent de cette circonstance pour faire demi-tour, afin d'aider prudemment les deux collègues à se sauver du danger avec leurs bagages. Nous demeurâmces encore six trompettes au poste.

ann.

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