MES DERNIÈRES CHARGES
En général, cela fit un mauvais effet de se battre la nuit, car les Français et les Autrichiens se trouvèrent pêle-mèle ; on ne se reconnaissait plus; ce qui favorisait l’un, devenait funeste à l’autre. |
Maintenant voici ce qui me concerne dans cette action où j'étais comme maréchal des logis à la tète de mon peloton. En arrivant sur l'ennemi, j'avais le pistolet à la main et je fis feu comme les autres sur les dragons, à dix pas de distance ; puis remettant mon pistolet dans sa fonte, j’empoignai mon sabre qui était attaché à mon poignet par la dragonne. D'abord nos chevaux arrivèrent tête à tête avec ceux de l'ennemi ; mon peloton résista au choc sans se désunir. Je pris les rênes à mes dents et j'empoignai de la main gauche mon second pistolet que je tirai presque à bout portant sur un dragon que je vis tomber à la renverse; puis je jetai mon pistolet à la volée, à la tête d’un autre, et je repris mes rènes en main ; je fis cet exercice en moins d’une minute. J'étais animé, je ne connaissais plus de bornes et jamais je ne combattis avec tant d’ardeur, criant : « En avant! en avant! braves chasseurs! en avant! » Je donnai des éperons à mon cheval et me précipitai tête baissée dans les rangs ennemis, me faisant passage entre leurs chevaux et en fourrant la pointe de mon sabre dans le ventre du premier dragon qui se trouva sous ma main. Au même instant, je reçus un furieux coup de sabre sur la tète, qui m’abasourdit un peu. Par bonheur, mon colbak était d’un bon cuir qui résista. Mais j'avais fait brèche avec mon peloton. Par ce coup de temps précipité, mon cheval que j'avais lancé et le coup de sabre qui m'avait un peu étourdi, firent que je me laissai emporter à dix pas de l’autre côté derrière les dragons. Quoiqu'il en soit, je ne perdis pas la carte. Me voyant ainsi séparé de mon peloton, je fis bientôt demi-tour ; déjà trois ou quatre dragons venaient à ma poursuite; deux coups de sabre m'arrivèrent, l’un sur le dos, qui se trouva paré par mes effets d’équipement, et l’autre que je parai habilement. Tout en relançant mon cheval adroitement, je laissai mes adversaires sur ma droite, puis je rencontrai encore un dragon à ma portée, je lui plongeai la pointe de mon sabre dans les reins, ct bientôt je retrouvai mes camarades et je m'ac-
tionnai avec mes frères d'armes, à pousser et à sabrer nos ennemis ; hommes et chevaux, rien n'était épargné pour les faire reculer. J'avais soin de me garder de tous côtés, afin de ne pas me faire sabrer moi-même.
Enfin cette furieuse mèlée durait depuis un bon quart d'heure, la cavalerie ennemie hachée de coups de sabre et bouleversée de toutes parts, n’en voulait plus et commencait à plier; j'avais tué ou blessé 5 ou 6 dragons pour ma part ; j'avais mon sabre levé au-dessus de ma tête, cherchant encore un ennemi pour le frapper... A ce moment, j'entendis près de moi le sifflement d'un obus qui m’éblouit par la clarté de la mèche; je n'eus pas le temps de me reconnaitre, que cet obus tombait devant le nez de mon cheval. Sans poser à terre, il éclata aussitôt. « Haaye ! » m'écriai-je en mme sentant frappé au bras. Mon cheval s'abattit au mème instant et je me trouvai la jambe prise dessous. Mon premier mouvement fut de chercher à me relever et de porter la main gauche à mon bras... Mais hélas ! je sentis que j'avais le bras droit coupé. Mon cheval, mon pauvre Rondeau, fit encore quelques mouvements des pieds et de la tète en gémissant ; en moins de cinq minutes, il était mort... Un éclat l'avait frappé dans le poitrail à la naissance du col et lui avait coupé la gorge.
A l'endroit de la mêlée où cet événement arriva, je me trouvai bientôt seul ; l'explosion de l’obus avait dispersé les chasseurs de mon peloton, ainsi que les dragons autrichiens, de manière qu’il ne resta là que du déchet. Le cheval de mon ami Roger qui se trouvait près de moi, eut les deux jambes de devant coupées ; il était tombé sur le champ à deux pas de moi, de façon que je me trouvais dans l’intervalle, entre ce cheval et le mien. Roger s'était débarrassé aussitôt, il avait disparu, sans faire attention à son malheureux ami. Un chasseur de mon peloton eut la figure déchirée par un éclat, et plusieurs dragons étaient étendus à peu de distance autour de moi; entre autres, il s’en trouvait un assez près de la tête de mon cheval ; je vis remuer et se débattre ce dragon qui finit par mourir là ; il avait été aussi atteint par un éclat de l'obus.
.* Cependant la charge continuait, et le tumulte s'éloignait