A LA RECHERCHE D'UN PANSEMENT
Cependant ma jambe commençait à revenir; mes deux amis prirent mes effets et me préparèrent un cheval de dragon autrichien qu'ils avaient amené avec eux, sur lequel ils m'aidèrent à monter. Alors il s'agissait de marcher et de chercher un endroit pour me faire panser. Comme je l'ai dit, mon bras n’était pas tout à fait coupé, il tenait encore par un lambeau de chair gros comine le pouce et il pendait dans la manche de mon habit. J'aurais désiré que l’un de mes amis achevât de le couper, vu que j'étais obligé de placer ce débris devant moi sur ma selle et que le mouvement du cheval le faisait toujours retomber pendant, ce qui me faisait de cruelles douleurs ; j'étais trempé de mon sang qui coulait jusque dans ma botte ; je m'affaiblissais au point que Duflot était obligé de me maintenir par le collet sur mon cheval que Leroy conduisait par la bride.
C'est ainsi, mon ami, que je traversai, au milieu de la nuit du 5 au 6 juillet, cet immense champ de bataille où il existait une confusion extrème, à en juger par les cris des soldats égarés cherchant après leur régiment ou autrement; les coups de fusil tirés individuellement de tous côtés ; les diverses troupes qui étaient en mouvement, les chariots, l'artillerie allant et venant, etc... Je me dirigeai à travers tout ce charivari vers un endroit que l’on voyait brûler du côté du Danube, dans l’espoir de trouver par là quelque ambulance pour me faire panser.
Alors le hasard me fit rencontrer sur cette direction le capitaine Périolat et le lieutenant Chenavard, et six - chasseurs de la compagnie qui se retiraient tous blessés. Mon capitaine et mon lieutenant, qui ignoraient encore ce que j'étais devenu, apprirent avec peine le malheur qui m'était arrivé. Ces deux braves officiers avaient toujours été témoins de ma conduite et de mes actions; ils m’avaient pour ainsi dire élevé, corrigé de mes fautes et instruit dans l’art militaire pendant les cinq années que j'ai été sous leur obéissance ; ils voulaient mon bien et mon avancement, et voilà comment la guerre coupe le fil des plus belles espérances.
Enfin, vers une heure après minuit, j'arrivai dans un bourg nommé Essling, situé sur la rive du Danube ; cet endroit était en partie brûlé et saccagé, j'y trouvai encore un
bouleversement sans pareil, c’est-à-dire une confusion de soldats égarés. des voitures, des équipages, et tout l’embarras de la suite d’une armée ; les maisons remplies de blessés. Alors je descendis de cheval et j’entrai dans plusieurs maisons, afin de m’y placer et de me faire panser de suite, mais il s’y trouvait déjà trop de monde. M. Chenavard, ainsi que mes deux amis, sollicitaient pour moi auprès de plusieurs chirurgiens qui répondaient qu'ils étaient déjà trop occupés ou qu’ils n'avaient pas ce qu'il leur fallait. Ainsi je ne pus encore être pansé et je n’en étais pas plus à mon aise.
Enfin mes deux camarades trouvèrent une maison où il y avait encore de la place pour moi. Je m’y rencontrai avec d’autres camarades de notre régiment, dont un maréchal des logis et un chasseur, l’un avait le bras fracassé d’un coup de boulet, et l’autre la cuisse ; ils éprouvaient aussi de grandes souffrances, la maison retentissait de leurs cris plaintifs ; nous avions tous besoin d'être pansés, il nous fallait un chirurgien, sinon, nous étions des hommes morts !…
Nous fümes obligés d'attendre le jour dans cette situation. Je m'étais couché sur un banc ayant la tête posée sur mon porte-manteau et le débris de mon bras étendu sur mon ventre; ainsi engourdi dans la douleur, je ne tenais plus compte de l'existence. |
Mes deux anis Duflot et Leroy, qui m’avaient secouru jusqu'alors, étaient obligés de retourner à leur compagnie pour éviter, disaient-ils, d'être remarqués comme fuyards, vu aussi qu’il n’y avait plus de trompettes au régiment. Ils m’embrassèrent une dernière fois avec le regret de me quitter pour retourner à leur poste : mais je leur témoignai que j'étais content de leurs secours et je leur dis : « Adieu, mes bons ainis, allez, je sais comme vous que l’honneur est le premier devoir. Puisse le sort de la guerre vous épargner et soyez plus heureux que moi ! Si je survis à mon malheur, je vous rappellerai toujours à mon souvenir... » Avant de me quitter, ces deux braves garçons me laissèrent le cheval qui m'avait amené, et me confièrent aux soins des deux chasseurs qui avaient conduit leur camarade avant la cuisse coupée. Cependant Bichet et Joanelle (l’un