JE DONNE MON BRAS COUPÉ A UN PAYSAN
était maréchal des logis et l’autre brigadier) qui avaient amené le maréchal des logis Auburtin, étaient partis pour chercher un chirurgien. Il était 5 heures du matin, lorsqu’ils revinrent avec M. Valette ; c'était justement un chirurgien de notre régiment. Ce brave homme nous donna tous les secours qui étaient en son pouvoir; il commença par panser Auburtin qui partit aussitôt avec ses deux camarades.
Ensuite je sortis hors de la maison pour me faire panser dans la cour, au grand jour. Je présentai mon bras mutilé au chirurgien qui, aidé de deux chasseurs et du paysan de la maison, commença par ouvrir avec des ciseaux la manche de mon habit et de ma chemise; il ôta le linge que j'avais mis sur ma blessure, il arrêta aussitôt la perte de mon sang en nouant l’artère du bras avec un bout de fil et, d’un coup de bistouri, il acheva de couper le lambeau de chair par lequel mon bras était resté pendant jusqu’alors ; puis il retailla la chair et les nerfs, il banda ma blessure, enfin il arrangea le tout à son idée, si bien que quand je fus pansé, je me trouvai soulagé. Ainsi, depuis 9 heures du soir que mon bras avait été arraché par l’éclat de l’obus, jusqu’au lendemain 6 heures du matin que je fus sans être pansé, juge, mon ami, si j’ai dû perdre du sang! Pourtant j'ai supporté messouffrances avec assez de courage; quoique très affaibli, je n’ai pas perdu connaissance un moment. Tant il est vrai, que si j’eusse pu être pansé aussitôt après avoir reçu le coup, j'eusse conservé toutes mes forces, dont j'eusse tiré bon parti.
Pendant que l’on me pansait, je demandai au chirurgien si l'on ne serait pas obligé de me faire l’amputation, c’està-dire de me recouper le bout du bras ; il me répondit que, si cela était nécessaire, on le ferait dans la suite, mais que j'y réfléchisse, que j'étais trop faible pour supporter une semblable opération sans y périr, que je guérirais bien sans cela, mais que ce serait un peu long.
Je ne puis dire l'émotion que j'éprouvai en me voyant un moignon pour la première fois. Puis, prenant mon bras droit dans ma main gauche, je considérai pour la dernière fois la plus belle fleur de mon existence qu'il fallait perdre pour toujours. Le plus grand de mes regrets était de penser
que je perdais avec mon bras toutespoir d’ètre heureux, les talents que j'avais acquis de la musique, de jouer de la clarinette, d’une belle écriture, enfin tous mes moyens de travailler. Alors je donnaïi mon bras au paysan de la maison qui était là présent : « Tiens, paysan, lui dis-je en allemand, je t’en prie, va enterrer mon bras au pied d’un arbre dans ton jardin ; tu te souviendras que c’est le bras d’un soldat français qui a bien battu les Kaiserlites ; mais à présent c’est fini, il ne battra plus personne ..…. » À quoi le paysan me répondit: « Pauvre diable, tu t'en souviendras aussi d’avoir battu les Kaiserlites! »
Lorsque je fus pansé, je rentrai dans la maison pour reprendre mon porte-manteau et mon bonnet que j'avais laissés sur mon banc ; mais, autre revers de fortune ! je ne retrouvai plus mon porte-manteau ; on me l'avait escamoté pendant que j'étais dans la cour à me faire panser, si bien que personne ne s’en était aperçu. Aussitôt je cherchai dans tous les coins et recoins, mais vaines recherches! Mon porte-manteau, dont je n'aurais pas donné le contenu pour 200 francs, était perdu pour moi. Etaient-ce des paysans ? Étaient-ce quelques trainards ou des fuyards comme il s’en trouve toujours qui rôdent aux environs des armées ? Je n’ai pu savoir qui m'avait fait ce tour. Ainsi, malgré mon dépit, il fallut encore me conformer à cette perte.
J'avais sur moi la meilleure partie de ma fortune, c’està-dire ma ceinture garnie d'argent et mon portefeuille plein de banco-dzelds ; dans mon malheur, je possédais encore plus de 600 goulden.
Alors je remontai sur le cheval autrichien qui m'avait amené et que mes amis Duflot et Leroy avaient laissé à ma disposition. Le pauvre chasseur qui avait sa cuisse coupée, venait de se laisser mourir dans la maison ; les deux chasseurs qui l'avaient conduit se chargèrent de me conduire à Vienne. ‘
Il faut te dire ici, mon ami, pour terminer cette lettre, que les deux armées avaient passé la nuit sur le champ de bataille à se réorganiser, et que la bataille de Wagram avait recommencé le G juillet à la pointe du jour, car les Autrichiens avaient rattaqué les Français. En me retirant blessé, j'entendais le canon ronfler aussi terriblement que