‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 168 sur 190 · A L'HOPITAL · texte numérisé non relu

A L'HOPITAL

aussi Autrichien, jusqu’à ce que je les eusse tirés d'erreur. Ils me faisaient diverses questions relatives à la bataille, auxquelles je répondais en mettant toujours les choses à l'avantage des Français, ce qui les faisait bisquer, vu que je contrariais leur enthousiasme, car ils me disaient alors qu'ils attendaient les Princes ce même jour à Vienne, que les vivres et les logements étaient préparés pour la victorieuse armée autrichienne, pour les libérateurs de la patrie, que les Français étaient perdus, qu'ils allaient être tous jetés dans le Danube, etc. Cette apostrophe me parut un peu trop violente et me touchait de trop près; elle ranima le peu de sang qui me restait dans les veines et je leur répondis sur le même ton. J'étais encore bon pour soutenir mon parti et, si ces bourgeois m'’avaient insulté, je les eusse fait charger par mes deux chasseurs.

Il était deux heures après-midi, quand j'arrivai dans le faubourg Maria-Heift, puis à la caserne Traritt-marck qui était transformée en un hôpital militaire. Là, je fus assez bien reçu et conduit dans une salle parmi d’autres militaires blessés.

Alors je témoignai ma reconnaissance aux deux chasseurs qui m'avaient rendu grand service en me conduisant, Car Sans eux je ne sais pas ce que je serais devenu. Comme je garderai toujours le souvenir de ces deux bons camarades, je dois rapporter ici cette petite note relativement à eux: L'un s'appelle Cotinet; c’est justement ce même Cotinel que j'avais si bien débarrassé de la poursuite d'un hussard ennemi, et auquel j'avais peut-être sauvé la vie à l’affaire de Castel-Franco en Italie, le 5 mai. . Cette circonstance l’avait beaucoup attaché à moi; il me rendit la réciproque avec un autre camarade appelé Déclair. Ces deux chasseurs faisaient leur première campagne ; ils n'avaient pas encore beaucoup l'intelligence du métier de la guerre. M'étant aperçu qu'ils n'avaient pas d'argent, je les obligeai d'accepter environ 50 gouldes que je leur donnaiï pour aller diner et boire une bouteille à ma santé. Ensuite je leur recommandai d'aller rejoindre le régiment et d'y reconduire le cheval qui m'avait amené.

Maintenant je vais te faire connaître ma situation à cet hôpital où je suis depuis le 6 juillet. En y arrivant, comme

j'étais tout ensanglanté, je me fis aider par un infirmier et je commençai par me déshabiller à nu dans la cour près d’une pompe; je me lavai partout où j'étais barbouillé de sang, puis je me procurai une chemise blanche. Ainsi disposé, j'allai me reposer sur le lit qui m'était destiné; ce lit était simplement composé d’une paillasse et d’une paire de gros draps; mon manteau me servit de couverture. Mon premier sommeil dura environ trente heures, sans m'éveiller ; ensuite je demeurai encore plusieurs jours dans un état d’assoupissement continuel; il n’y avait que les puces qui avaient soin de me tourmenter. Je prenais peu de nourriture, c’est-à-dire du bon bouillon que j'envoyais chercher exprès, et peu à peu je revins de mon état de faiblesse. D'abord je restai couché six jours sans être pansé. J'appelais à moi les chirurgiens qui venaient pour les autres blessés, ils me répondaient que ça ne pressait pas, qu'il fallait 8 jours pour lever un premier appareil. Ainsi je me résignai à endurer mes souffrances; l’inflammation se portait à ma blessure ; les mouches, que la suppuration y attirait, engendraient une grande quantité de petits vers blancs qui fourmillaient sur le drap où était posé mon moignon. Je pensai qu'on voulait me laisser périr dans cette triste situation; je communiquai mes inquiétudes à mon infirmier Affidé qui m'était très utile et me servait bien, vu qu'il trouvait son profit avec moi. Enfin, le septième jour, qui était le 12 juillet, je le vis apporter la boite à pharmacie pour la première fois sur mon lit, et le chirurgien vint me dire: « Allons, mon ami, à nous deux! » 11] me sembla que ce moment me rachetait la vie, tant j'éprouvai de contentement. Il trouva ma blessure en bon état et il me pansa avec soin. Alors je pensai que je ne ferais pas mal d’intéresser ce chirurgien à ma situation, et je lui donnai 25 francs en argent, en lui disant : « Permettez, Monsieur, que je vous témoigne le vif contentement que j'éprouve pour les services que vous pouvez me rendre en me sauvant la vie?... » Ce chirurgien me parut satisfait de mon procédé, car dans ces sortes d'occasion il est rare qu'un chirurgien éprouve la générosité d’un soldat. Comme, dans ces premiers jours, l’on pansait les blessures avec des étoupes, puisqu'il n’y avait pas de charpie à l'hôpital,

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