‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 169 sur 190 · A L'HOPITAL DE VIENNE · texte numérisé non relu

A L'HOPITAL DE VIENNE

j'en envoyai acheter en ville à mon compte, que je payai 3 francs la livre, jusqu’à ce que l’administration de l’hôpital venant à s'organiser de mieux en mieux, mon chirurgien me traitât avec soin, et je fus pansé deux fois par jour.

Mes moyens sont ceux d’un militaire à son aise qui ne -se trouve pas borné à la portion de l'hôpital. Par surcroît de bien-être, la bienveillance de Napoléon s’étend jusque sur les militaires blessés. L'on nous a donné en son nom une gratification de 100 francs à chacun. Cette distribution nous a été faite par des officiers de son état-major qui sont venus eux-mêmes dans tous les hôpitaux compter cette somme à chaque blessé sur son lit, en s’informant de l'état et de la situation de tous, et en nous disant que l'Empereur ne nous oublierait pas. Cette circonstance bien consolante pour des blessés, nous ranima et nous encouragea tous. (L'on comptait alors 24 hôpitaux militaires à Vienne, qui contenaient 40 à 50 000 Français blessés.) J’ai reçu aussi ma gratification de 100 francs, et j'en ai hérité presque autant dans la salle des pauvres diables qui se sont laissé mourir avec leur argent. Ainsi tu vois, mon ami, que je n’ai pas encore manqué de ressources pécuniaires ; je me suis déjà procuré un porte-manteau que je garnis de nouveau butin. Au résumé, j'ai soin de moi et j'évite de faire des excès, comme beaucoup d’entre nous, dont l'argent est la cause de leur mort.

Cependant, mon ami, par les soins et le repos que je prends depuis 40 jours à l’hôpital, je sens mes forces qui se rétablissent si bien, que je me crois hors de danger. Je suis déjà sorti plusieurs fois pour me promener et prendre de la dissipation au dehors. J’ai déjà été visiter les divers quartiers et à peu près toutes les curiosités de Vienne dont jene te ferai pas de description, car cela me mènerait à de trop longs délails.

Je terminerai cette lettre, mon ami, en te disant que c'est demain le 15 août, fête de notre Empereur, et je me dispose à aller lui présenter un placet, afin d'obtenir une récompense que je crois avoir méritée, puisque j'ai contribué comme les autres à la gloire de notre belle Patrie et à mettre ses affaires en bon élat.

EPOQUE DE LA FÊTE DE NAPOLÉON. — JE ME PRÉSENTE A L'EMPEREUR AU PALAIS DE SCHOŒNBRUNN. — ÂAFFABILITÉ DE L'EMPEREUR ENVERS MOI. — MA DOTATION.

De Vienne, le 33 août 41809.

Vivel'Empereur ! mon ami. Dans mon malheur, j’éprouve encore une satisfaction bien douce pour mon existence : Je viens d'apprendre de notre Souverain même, que je vais jouir d’une récompense que j’ai bien méritée par mes services et mes souffrances. Cette circonstance doit être la plus heureuse et la plus belle époque de mes lettres si l'avenir ne me trompe pas; aussi je vais t’en rapporter les détails avec plaisir.

Je te dirai, mon ami, qu'en continuant de me promener et de fréquenter les différents quartiers de la ville et des faubourgs de Vienne, je fis des connaissances, je rencontrai plusieurs camarades, ainsi que plusieurs officiers de notre régiment, entre autres mon capitaine et mon lieutenant, qui avaient été blessés et se trouvaient convalescents, logés chez les bourgeois ainsi que beaucoup d’autres. Alors je suivis l'exemple de plusieurs de ces braves militaires, lesquels, quoique blessés, n’en soutenaient pas moins leurs prétentions.

Je fus donc inspiré de faire à l'Empereur une réclamation tendant à être décoré de la croix de la Légion d'honneur. D'ailleurs ma prétention était soutenue par le capitaine Périolat et le lieutenant Chenavard; ce dernier venait d’être nommé capitaine et décoré de la Légion d'honneur. Ces deux braves officiers m'assurèrent que je réussirais, vu, disaient-ils, que si je fusse resté au régiment, ils savaient que le colonel me réservait cette récompense et qu’il me l’eût fait obtenir; mais que je pouvais également la solliciter moi-même auprès de l'Empereur; que le jour de sa fête arrivait, et que je n'avais qu'à lui présenter un placet, que ce jour-là, il accorderait toutes les justes réclamatious qu'on lui ferait.

Je suivis cet avis avec empressement. En conséquence, j'allai trouver l’adjudant-major de notre régiment, M. Fau-

Connet, qui se trouvait aussi à Vienne, lequel se fit un

MON PLACGET A L'EMPEREUR 307

plaisir de me rédiger un placet, adressé à l’empereur des Français, où il exposait en peu de lignes mes services au 8e régiment de chasseurs à cheval, ma conduite pendant cette dernière campagne, que je m’y étais distingué dans plusieurs occasions; enfin que je croyais avoir acquis assez de droits à la bienveillance de Sa Majesté Impériale pour oser solliciter de ses bienfaits la récompense due au mérite et à la bravoure d’un bon soldat qui avait bien servi sa Patrie, etc. |

Ce placet étant fait dans les formes convenables, je le fis signer par le colonel Gurto qui était venu à Vienne pour voir les officiers de son régiment quis’y trouvaient blessés, par le chef d’escadron Hug, par les capitaines Périolat, Chenavard, Fauconnet, Moneret.

Cependant le 15 août arriva ; et je fus témoin de cette belle fête qui fut célébrée à Vienne par l’armée française au milieu des trophées les plus éclatants de la victoire, où tout rendait hommage au grand capitaine qui y donnait lieu. Alors je me portai avec les autres pour voir toutes les réjouissances et, en même temps, pour chercher l’occasion de m'approcher de l'Empereur et lui remettre mon placet. Comme j'arrivais sur la place d’armes où devait passer le cortège qui se rendait à l’église, les habitants de Vienne se portaient en foule sur les passages où se trouvaient déjà des troupes rangées en haie. Au moment où l’Empereur arrivait sur la place d'armes, je tâchai de me faire passage au milieu de la foule des curieux; mais lorsque je me vis engagé dans la presse, heurté et poussé de tous côtés, je pensai au danger où je m’exposais par le mal que l’on me faisait en me touchant, vu que je portais mon moignon à l'ordinaire enveloppé dans un grand mouchoir de soie suspendu à mon col et que ma blessure m'était encore trop sensible pour pouvoir y résister. Je fus donc forcé de renoncer à me faire faire passage ; je me trouvai encore heureux de me sauver de cette presse, mais cet obstacle ne devait pas me rebuter, et je remis mon entreprise à un autre jour.

Ce fut quatre jours après (le 19 août), que je résolus d'aller trouver l'Empereur au palais de Schœnbrunn, chàteau impérial où il faisait sa résidence, à une lieue de

Vienne. Je m'appropriai de mon mieux et je sortis de l’hôpital de bonne heure. J’allai louer un cabriolet qui me conduisit à Schænbrunn. Il était onze heures, lorsque j’arrivai à la grille du château ; je passai près des différents postes de la Garde Impériale et de plusieurs officiers ; personne ne s’opposa à mon entrée, au contraire. J’appris avec plaisir que l'Empereur n’était pas encore sorti et que je pourrais le voir. Alors je m’introduisis avec assurance dans une galerie intérieure du château, jusqu’à ce que je rencon trasse un officier de la maison qui me demanda ce que je venais faire. Je lui fis part du sujet de ma démarche, en lui montrant le placet que j'avais à remettre. Il me répondit qu'il voulait bien se charger de faire ma commission, mais je le priai afin qu’il eût la bonté de me faire parler à l'Empereur même. Dans ce moment, l'Empereur parut avec sa suite au bout d’une longue avenue qui aboutissait à un donjon situé sur une montagne en face du Palais, ce que voyant, l'officier me dit que l’Empereur était là-haut, et que je pouvais aller lui parler. Alors je suivis l'avenue et j’arrivai au haut de la montagne, vers un magnifique donjon fait tout en châssis de vitrages richement ornés; c'était ce qu’on appelle un belvédère, ou lieu de plaisance.

Comme je montais les degrés du perron, je reconnus l'empereur des Français parmi une dizaine de grands dignitaires qui l’environnaient; je reconnus aussi le prince Eugène, vice-roi d'Italie, et le prince Alexandre Berthier, premier ministre, lesquels me voyaient arriver, je puis dire, avec bienveillance. Je me présentai avec l'assurance d’un militaire sans reproche et le respect nécessaire devant de pareils chefs. Ce fut l'Empereur qui me prévint en m'adressant le premier la parole; il me dit: « Que veux-tu ? mon brave garcon, approche ! » Alors je tirai mon placet de mon gilet et le lui présentai en disant: «Sire, le bonheur de voir Votre Majesté et l’honneur de lui faire une réclamation. » Dans ce moment, le prince Berthier prit mon placet, le déploya et le présenta à l'Empereur qui le lut d’un coup d'œil puis le remit au prince Eugène, en disant: « Tenez, Eugène, voilà un brave de votre armée. » Puis s'adressant à moi, l'Empereur me parla avec l’affabilité

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