TERRIBLE CONTRETEMPS
sions partie du même convoi, nous étions obligés de nous rendre tous les jours au matin sur la place, afin de voir s’il y avait des voitures arrivées pour nous transporter. S'il n’y en avait point, nous attendions encore jusqu’au lendemain. Cinq jours se passèrent ainsi, lorsque, le 5 septembre, j'arrivai comme de coutume au rendez-vous avec mon camarade de voyage. Rien ne nous avait fait croire que nous dussions encore partir ce jour-là ; aussi nous fûmes bien surpris quand nous apprimes que les voitures désignées pour notre convoi étaient parties il y avait déjà une heure. Dans cette circonstance, j'avais deux conseils à suivre: C'était de rester encore à Lintz, en attendant le départ d’un autre convoi ; ou bien de partir après les voitures et tâcher de les rejoindre. Comme j'étais déjà ennuyé d’avoir attendu cinq jours, je me décidai à partir à pied, espérant bientôt atteindre les voitures qui étaient attelées avec des bœufs. Je me mis en route avec mon camarade de voyage; tout en suivant la route qui serpentait le long du Danube, nous apercevions de temps en temps le convoi devant nous, ce qui nous actionnait à marcher davantage ; je ne prévoyais pas que je courais à ma perte.
Depuis que j'étais blessé, je n'étais plus accoutumé à la fatigue et je marchais difficilement avec mes bottes et chargé de mon porte-manteau. Je sentais bien que je faisais là une course au-dessus de mes forces ; quoi qu’il en soit, je persistai et je rejoignis le convoi après environ trois heures de marche. Alors j'avais chaud, j'étais fatigué et tout en sueur; je montai avec empressement sur une voiture ; mais bientôt le brouillard et la fraicheur de l'air du Danube me firent éprouver un frissonnement glacial par tout le corps, causé par une sueur qui se refroidit et se ressuya sensiblement. Cependant je ne disais rien à personne de ce que je sentais, car, parmi nous autres militaires blessés, l’on est indifférent sur les peines et la situation les uns des autres, et je me croyais encore aussi robuste qu’autrefois.
Ce jour-là, nous arrivâmes loger au bourg d’Efferding, où je trouvai encore l’occasion de me dissiper avec des amis. Le lendemain 6, nous arrivâmes rafraichir à la petite ville de Charding, ensuite nous continuâmes notre marche
jusqu’à Passau. Dès ce jour, je commençai à ressentir les suites de mon imprudence par le dégoût et le malaise que j'éprouvais. Arrivé à Passau, j'y demeurai le 7 et le 8 septembre, logé chez les habitants avec mes compagnons de voyage, en attendant les voitures qui devaient arriver le 9. Mais, le 8, je me trouvai tellement malade, qu’il ne fallut plus penser à continuer mon voyage, vu que tous les soins que l'on me prodiguait devenaient inutiles.
Je fus forcé de demeurer à Passau; mon camarade Farget me conduisit à l’état-major de la place où l’on me délivra un billet d'hôpital; puis il me mena à ce maudit hôpital militaire où je fus de suite installé dans une grande salle parmi d'autres militaires blessés ou malades. Le % ou 3e jour, une fluxion de poitrine se déclara, puis une fièvre violente s'empara de moi ; ma blessure se rouvrit, la plaie s'enflamma et redevint aussi grande que les premiers jours. Bientôt je perdis la tramontane et la connaissance de ma situation.
Je demeurai environ 26 jours dans un état de faiblesse désespéré, tantôt assoupi, tantôt agité d’un transport comme l'on en voit peu, battant la campagne, suivant tout ce que mon imagination égarée pouvait me présenter de choses extraordinaires : je ne voyais autour de moi que batailles, feux, explosions d'obus, etc..., toutes images relatives à la guerre, où je finissais toujours par être tué ; tel était l'esprit de mon délire. C’est dans cette alternative que je recus le coup le plus sensible qui pouvait m'être porté : un scélérat de grenadier d'infanterie, qu’on appelait dans la salle le Bonnet Rouge, et qui avait son lit à: côté du mien, se mit d'accord avec un infirmier. Alors ces gueusards, profitant de mon état de délire, me volèrent pendant la nuit qui précéda le jour de la sortie de l’hôpital de Bonnet Rouge : ils m’enlevèrent ma ceinture qui contenait encore au Imoins 240 francs, que j'avais mise dans mon portemanteau sous mon matelas à la tête de mon lit; ils me volèrent aussi tout ce que j'avais de meilleur en butin. Ainsi juge, mon ami, de quel coup je fus frappé lorsque, reprenant connaissance de temps en temps, je m’aperçus que mon argent el mon butin avaient disparu. Je me trouvais réduit à la dernière extrémité. Mon transport empira et,