‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 174 sur 190 · BONNET-ROUGE · texte numérisé non relu

BONNET-ROUGE

dans les accès de fièvre délirante, mon imagination se portait toujours sur ceux qui m’avaient volé. Pour combler la mesure de mon bien-être, presque tous les jours, il fallait me changer de draps et refaire mon lit: les coquins d’infirmiers cherchaient les moyens d'accélérer ma destruction afin de se débarrasser de moi; ils recouvraient mon lit avec des draps encore mouillés qu'ils allaient chercher sur les cordes où on les faisait sécher, puis ils me remettaient dans cette glacière humide en me disant : « Réchauffe-toi si tu peux, tu n’as plus longtemps à vivre, nous te porterons bientôt au n° 3 » (c'était La salle des morts). Et ainsi de suite pendant 45 jours. Je battais la campagne toutes les nuits; l'on était surpris chaque matin de me trouver encore en vie. Je me trouvais si faible, que je ne sentais pas si je souffrais, c'est-à-dire que je ne savais pas si j’existais et j'ignorais les traitements qu’on me faisait. Je n’appris ces circonstances que peu à peu, à mesure que je repris la connaissance de ma situation, par tout ce que m’en ont dit les camarades qui étaient dans la salle, notamment un cuirassier qui en a toujours bien agi avec moi dans ma détresse et dont les soins m'ont peut-être rappelé à la vie. Maintenant on m'appelle le chasseur réchappé et l’immortel.

C’est donc un vrai hasard que je sois réchappé de cette dangereuse maladie; j'en rends grâce à la Providence qui me réserve peut-être quelque chose de plus heureux pour l'avenir.

Je dois dire aussi que les secours de l’art ont beaucoup contribué à me rendre ma pauvre vie qui ne tenait plus qu’à un fil : car à Passau comme à Vienne, j'ai eu le bonheur d’être entrepris par des chirurgiens et des médecins savants qui se sont intéressés à moi et m'ont porté tous les soins que ma position exigeait ; je leur dois cette justice; tant que je vivrai, ils auront des droits à ma reconnaissance et je verrai toujours les personnes instruiles dans cette profession avec considération.

Cependant j'arrive à la fin de ma convalescence, et je crois que je ne tarderai pas à me mettre en route ; je sors tous les jours de l'hôpital pour me promener dans la ville et les environs où je trouve, en prenant des forces, quelques sujets de distraction.

Ce que je redoute à présent, c'est la longue route que j'ai à faire, vu que je suis vêtu un peu trop légèrement pour l'hiver.

Adieu, je m'en tirerai comme je pourrai.

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