‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 176 sur 190 · JE ME REMETS EN ROUTE · texte numérisé non relu

JE ME REMETS EN ROUTE

Ainsi, je n'ai rien autre chose à te marquer que de te peindre ma situation. Comme je me trouve encore logé chez de pauvres gens, je ne suis pas plus content un jour que l’autre. Depuis Passau, j'ai fait 45 jours de marche sans trouver un bon logement. Tu sais comment j'ai été réduit à ne pas posséder un sou et c’est ce qui me fait sentir plus vivement ma misère et mes privations. Quelle différence de ma situation actuelle avec celle où je me suis vu autrefois avec notre régiment ! Maintenant je n'ai plus que de la patience et un courage impuissant, réduit à supporter l'adversité dans toute l’étendue du mot ; je suis dédaigné et huinilié de tout ce qui m'’environne, parce que je n’ai plus d'argent ; au lieu que, si j'avais ce que l’on m'a volé, je me moquerais de la mauvaise volonté de mes

“compagnons de voyage qui ont quelque argent et qui me font sentir ma misère en payant quelquefois pour moi un petit verre d’eau-de-vie, bien que je leur promette de les rembourser en arrivant à Strasbourg ; ce sont des égoïstes et des mauvais camarades.

Tous les détails que je L’ai donnés jusqu'à présent, mon ami, peuvent suffire pour te donner une idée de la vie et des différentes situations où peut se trouver un soldat dans toutes les circonstances du service militaire. Que mille braves soldats, qui auront fait comme moi 8 ou 10 cam. pagnes et davantage, lisent mes lettres, ils y reconnaitront un peu plus, ou un peu moins, tous ces événements qui sont communs à tous, et toutes les traverses que l'on éprouve.

À mes aventures près, chacun a les siennes suivant ses dispositions et suivant les occasions. D'ailleurs je n’ai pas écrit comine un soldat parvenu et protégé, auquel la fortune et.une éducation soignée peuvent donner les moyens et la capacité de s’avancer dans les affaires d'importance qui influent sur les événements remarquables.

Mais moi, j'ai écrit simplement comme un vrai militaire dans la force du terme et suivant mes moyens ; je me suis toujours occupé de mon état suivant les occasions; et, si j'eusse pu demeurer plus longtemps en activité, je serais peut-être parvenu à me perfectionner davantage. Mais puisque ma carrière militaire est terminée, je laisse à

d’autres la tâche de me surpasser. Pour moi, le souvenir de ma conduite et de mes actions doit suffire à ma gloire et à mon amour-propre ;-je pourrai toujours dire que j'ai servi ina patrie avec honneur et que j'ai fait mon devoir avec zèle. Que chacun en fasse autant !

Adieu, mon ami, demain je me remets en route.

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