A STRASBOURG
le dépôt général de tous les militaires blessés qui arrivent de l’Allemagne.
Je suis obligé d'y demeurer comme les autres ; j'attends mon tour pour que l’on expédie ma lettre d'avis qui doit fixer ma solde de retraite, ainsi que ma feuille de route pour me rendre dans mes foyers.
Maintenant, mon ami, tout ce que j'ai à te dire n’est pas d’une grande conséquence. Cependant il faut écrire jusqu’à la fin tout ce qui peut m'intéresser. En arrivant à Strasbourg, je me trouvai encore logé chez un boulanger aussi bon et aussi humain que celui d’Ulm ; c'était la fille de la maison qui avait soin de moi et qui pansait elle-même ma blessure, car il y a toujours une petite plaie large comme un centime. J'aurai toujours de l'obligation à ces. braves gens pour les services qu’ils m'ont rendus. Au bout de quatre jours, je fus obligé de quitter ce bon logement pour entrer à la caserne avec les autres. Cependant mes premières démarches furent d'aller chez le commissaire des guerres, afin de savoir si mon argent que j'avais réclamé au régiment, était arrivé. Effectivement, j’appris avec une joie inexprimable que mes chefs m’avaient rendu justice, que tout était parvenu conforme à ma demande. Ainsi, au bout de huit jours, je touchai chez le payeur de la place une somme de 296 francs, suivant les états envoyés du régiment, plus mon décompte pour des indemnités de route, deniers d’hôpitaux, etc... Je reçois, sans cela, pour le temps que je demeure à Strasbourg, les vivres et la paye de maréchal des logis, ainsi que quelques effets d’habillement. Jamais secours ne m'’arriva plus à propos et je me trouvai bientôt dans un autre monde, tant les trois mois que j'ai été malheureux m’'avaient paru longs.
A la manière des militaires bons vivants, j'oubliai bientôt le temps passé et m'en dédommageai amplement avec de bons camarades. Je n'ai d'autre occupation que de me promener et de me divertir dans Strasbourg, qui est une des plus belles et grandes villes de France, frontière supérieurement fortifiée sur la rive gauche du Rhin. Je me plais à aller visiter tout ce qu’il y a de curieux et de remarquable dans cette ville, tels que l’arsenal, la fonderie de canons, les fortifications, l'hôpital militaire, l’église cathédrale sur-
montée du plus beau et du plus étonnant clocher qui existe en Europe, enfin cette fameuse horloge, chef-d'œuvre merveilleux de mécanique, que l’on voit en entrant dans l’église. Rien de plus à te marquer pour le présent, mon ami. Puisque entin je touche au sol de ma patrie, j’ai l’espoir d’être heureux et je crois que mes peines sont terminées. D'ailleurs je me conformerai toujours à ma situation et je saurai jouir paisiblement d'une heureuse médiocrité.
MoN DÉPART DE STRASBOURG ET MON RETOUR CHEZ MON PÈRE.
De Saint-Denis, le 31 janvier 1810.
Enfin, mon ami, Dieu m'a fait la grâce d'arriver après un voyage pénible où je suis demeuré plus de six mois en route.
C'est donc demain que j'arriverai à la maison paternelle, que j'aurai le bonheur d’embrasser mon père, ma mère, mes sœurs et mon jeune frère que je n'ai pas encore vu, c’est demain que je reverrai ma famille après plus de neuf années d'absence. C’est demain, mon ami, que j'espère aussi te revoir el t’embrasser, c’est demain enfin, que tu verras celui qui t’entretient, depuis plus de neuf ans, de ses aventures, de sa conduite et de ses actions,
J'ai écrit à mon père, en date de Lunéville et de la Fertésous-Jouarre, en le prévenant de mon arrivée; je l’ai chargé de t’en faire part. Maintenant voilà ma dernière lettre qui doit terminer ma correspondance avec toi; je vais finir par te rapporter le journal de mon voyage en France depuis Strasbourg jusqu'ici.
Le 24 décembre dernier, j'ai obtenu ma feuille de route et mon titre de retraite fixée à 251 francs par an. Alors je partis de Strasbourg après y avoir demeuré 26 jours. Je me mis en route avec d’autres militaires, conduits sur des charrettes où il y avait tout simplement de la paille, par un temps d'hiver très dur, ce qui me saisit d'autant plus qu'il y avait 4 ans que je n'avais éprouvé aucun froid, n'ayant vu ni glace ni neige en Italie. Passant par Saverne, Phalsbourg, Sarrebourg, Blamont, j'arrivai à Lunéville le 98 décembre. Pendant ces quatre jours de marche, la rigueur du