JE GRAISSE LA MARMITE
ce que je me plais à considérer pour la première fois, car je n’avais jamais rien vu dans ce genre.
C'est demain que j'espère arriver à Thionville, je t’écrirai, aussitôt que je pourrai, ma situation.
AU 8° RÉGIMENT DE CHASSEURS À CHEVAL. — JE GRAISSE LA MAR- MITE. — MES PREMIERS EXERCICES AU MANÈGE.
Thionville, le 15 novembre 1801.
Mon cher père, je me porte bien, et si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je voulais attendre que ma situation soit à peu près fixée ; vous ne vous attendez pas sans doute à de grands exploits de la part d’un petit militaire de 15 ans, mais cela viendra et j'espère que je ne dégénérerai pas de la race de mes aïeux!.
En arrivant à Thionville, le 12 juin 1801 ou 19 prairial an IX de la République, j'ai été engagé et enregistré Trompette au 8e régiment de chasseurs à cheval, 4° compagnie, capitaine Planchon, un des plus intrépides soldats du régiment. Le lendemain on me commanda pour faire la soupe, c’est-à-dire que je devais graisser la marmite, ce que je fis selon mes petits moyens, car pour être admis à la société des vieux soldats il ne faut pas se faire tirer l'oreille, il faut être franc et loyal de bonne volonté. Alors je débutai par offrir aux camarades de la chambrée deux bouteilles de rogomme, puis un petit jambon de 12 livres que je mis dans la marmite ; et, avec deux cruches de bière sur la table, l’on fit un diner copieux dans la chambrée. C'était une petite récréation pour tous. Ensuite pour faire mon noviciat, il me fallut passer par plusieurs épreuves d'usage parmi les vieux chasseurs, sans quoi, disaient-ils,
1. La famille des Chevillet, mes aïeux en Franche-Comté, ont toujours servi leur patrie successivement depuis plus de 150 ans, — mon trisaïeul et mon bisaïeul sous le règne de Louis XEV, mon aïeul et mon grand-père sous le règne de Louis XV; mon pére a servi sous le règne de Louis XVI, ensuite de la Répu-
lique et de l'Empereur jusqu’en 1814 pendant 36 ans.
on ne peut devenir bon soldat. Je me prêtai à tout, et en faisant et disant comme eux, je pris un caractère espiègle et je sus me faire bien venir de mes camarades qui me montrèrent d'abord ce qu'il faut savoir. Maintenant je fais mon service sans me plaindre et je vis sans souci. Je suis de même reçu dans la société des vieux trompettes et je prends goût à mon nouvel état.
Qui ne serait pas content, à 15 ans, trompette dans un beau régiment de cavalerie légère ! C’est le poste le plus convenable à mon caractère : une haute paye, bien habillé, un grand sabre à mon côté, un beau petit cheval blanc qui s’appelle Chiml, je voudrais déjà, mon cher père, pouvoir aller vous voir comme je suis équipé.
Ce n’est pas le tout ; je suis obligé d'aller à l'exercice pour apprendre à devenir bon cavalier, ce qui me coûte la peine de tomber en bas de mon cheval presque tous les jours, dans le manège et ailleurs, vu que ces premiers exercices se font tout simplement avec une couverte pliée et sanglée sur le dos du cheval. Comme je n'avais pas encore pris l’aplomb avec mes jambes courtes, je roulais là-dessus comme un paquet, surtout dans les commencements lorsqu’il s'agissait de trotter, ou de galoper ; je me croyais solide à cheval en empoignantles crins et en serrant les jambes, mais mon Chiml qui est malin, comme sont tous les vieux chevaux de trompette, n’était pas gèné de mettre sa tête entre ses jambes, puis de faire des caracoles et jeter son petit cavalier à terre ; et par bonheur je ne me suis jamais fait grand mal ; l’on m'avait bientôt remis à cheval en me disant : « tiens-toi bien, petit bougre ! » Il ne fallait pas se rebuter ; etje commence à me tenir de plus en plus solidement; il ne faut que de la hardiesse et l’on vient à bout de tout. Ce qui me convient davantage, c’est quand le régiment fait la manœuvre, alors je monte à cheval comme Jes autres, avec armes et bagages, je galope tant que je peux et je n’ai pas peur de tomber.
C'est ainsi, mon cher père, que j'ai commencé mon apprentissage ; n’ayez pas d'inquiétude sur mon compte, je grandirai et me tirerai d’embarras, faites part à mon ami des lettres que je vous écrirai, comme il pourra vous faire part de celles que je lui adresserai. Je finis, etc.