‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 25 sur 190 · DUEL RISIBLE · texte numérisé non relu

DUEL RISIBLE

qu’au surplus cela ne se passerait pas ainsi. Puis il me dit des injures grossières, el me provoqua de me battre avec lui, disant qu'il voulait me couper le ventre... Je demeurai bien surpris en écoutant tout ce ragotage-là, ce qui m'échauffa aussi les oreilles et je lui répondis sur le même ton: « Il parait que tu es fou, Auguste, pour me dire de pareilles bètises! Quel diable as-tu donc dans Ja tète, et qui t'a si bien instruit? D'ailleurs, tu n’as pas besoin de chercher tant de détours, je vois depuis quelque temps ce que tu cherches : à demain matin je te ferai raison, tu trouveras celui qui ne te craint pas, non plus que les imbéciles qui ont inventé toutes les sottises qui te servent de prétexle pour me chercher querelle. » Alors je le quittai brusquement. Voilà une sacrée farce, dis-je à part, il faut voir cela de suite; chère petite Adélaïde, on ne te ménage pas, mais je te justifierai.

Je courus aussitôt trouver la mère Beaumont chez elle, où j'aperçus d’abord Adélaïde en pleurs, sans savoir pourquoi. Là, j’entrepris de me justifier de mon mieux, disant que j'étais bien surpris de ce que je venais d'apprendre, assurant que tout était faux et injuste; que jamais nous n'avions eu la pensée de faire ni de donner lieu à une pareille calomnie, que j'avais trop d'estime et de respect pour elleet pour ses parents ; qu’Auguste était dans l'erreur à cet égard, et que je demandais au moins quelques preuves. Dans ce moment Auguste vint à entrer avec son père, alors il y eut des explications où ma fermeté et mon assurance convainquirent le père etla mère Beaumont de l'innocence de leur fille : puis je me retirai assez content de moi. Je pense, mon ami, que tu croiras que je ne suis pas encore capable de mener une intrigue et tu auras raison ; car bien qu’il y ait une apparence de réalité dans mon fait, tout n’est cependant qu’enfantillage ; mais voici le dénouement: Auguste qui craignait sans doute que je ne perde pas assez . tôt la bonne opinion que sa mère avait de moi, me suivit comme je sortais de la maison et vint me dire que je ne croie pas en être quitte pour des excuses. Alors j’essayai inutilement de lui faire voir son erreur, et il s’en suivit encore quelques propos grossiers. Comme je n'étais pas d'humeur à coucher les pouces, il fallut s’en tenir à la

promesse déjà faite pour le lendemain, c’est-à-dire qu'il fallut convenir de vider une querelle qui n'avait pas le sens commun.

Le lendemain, à la pointe du jour, sans avoir rien dit à personne de cette affaire, j’'emmenai mon camarade de lit (Lacogrie) et me dirigeai vers le rendez-vous, enveloppé dans mon manteau, portant mon sabre dessous ; je ne tardai pas à voir Auguste sur le rempart et bientôt nous arrivâmes dans un bastion ; là, nous nous préparâmes tous deux sans beaucoup d'explications, nous nous mimes en garde l’un contre l’autre, bien décidés, la ligousseen main ; nos deux témoins nous laissaient faire comme s'ils avaient prévu un moment décisif, lorsque tout à coup je vis paraître la mère Beaumont tournant le coin du bastion, un manche à balai à la main, laquelle arrivait à pas de loup derrière Auguste en faisant signe de l’autre main de ne pas le prévenir. Je compris de suite ce que cela voulait dire et me mis à courir vers mes effets qui étaient là sur le terrain. Auguste qui ne se méfiait pas de ce coup de temps, en voyant ma démarche, me dit : « Eh bien! capon, tu te sauves ! » Je lui répondis : « Ce n’est pas toi qui me fais sauver! » Tout en disant cela, voilà la mère Beaumont qui empoigne son garçon au moment où il y pensait le moins: « Attends, sacré polisson, je vais t’apprendre à te battre. » Etelle lui distribua une division de coups de trique la plus complète qu'il eût jamais reçue.

Ce que voyant, je laissai Auguste aux prises avec sa mère, et me sauvai un peu plus loin pour me rajuster, puis je rentrai à la chambre en riant avec les autres de cette belle farce, qui fut bientôt la nouvelle du jour dans tout le régiment, et qui donna lieu pendant plusieurs jours à des plaisanteries, car j'ai bien vu après que cette querelle avait été amenée à dessein par des chasseurs mal avisés auxquels Beaumont s’était confié et qui l'ont fait passer pour dupe.

Enfin je me conduis avec beaucoup de réserve à l'égard d'Adélaïde et je ne retourne plus chez la mère Beaumont.

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