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DÉPART DE THIONVILLE. — VOYAGE. — ARRIVÉE EN HOLLANDE

La Haye, le 10 octobre 1803 (an XI).

Mon cher ami, après deux années passées à Thionville, notre régiment en est parti dans le courant de juillet dernier pour se diriger dans le Nord. J'ai 17 ans passés, et je n’en suis pas plus raisonnable, car je suis toujours étourdi à mon ordinaire. Si, comme l’on dit, la raison ne vient qu’à 40 ans j'ai encore le temps de faire des folies, et sur cet article je crois que je ne serai pas en retard, car l'exemple m'entraine. S'il y avait quelqu'un qui laissait des regrets à Thionville, moi j’en emportai une grande joie du plaisir que je me faisais de voyager.

Le régiment prit la direction de Luxembourg et je vis en passant cette fameuse ville qui se trouve fortifiée par la nature et par l’art d’une façon monstrueuse, si bien qu'il n’en existe pas de pareille en Europe; cette ville de guerre fameuse est située dans le Forest à 8 lieues de Thionville. Ensuite le régiment se dirigea par Arloz, Habay, Bastogne, Saint-Hubert, traversant les Ardennes, contrée extrèmement pauvre où l’on ne voit que des bois, des terres stériles, et quelques pauvres récoltes. Je n’ai remarqué pour toute curiosité que l’église et l’abbaye de Saint-Hubert qui est un chef-d'œuvre de l’art au milieu de ce pays sauvage ; l'intérieur de l’église est bâti et orné tout en marbres de différentes couleurs: la sculpture et la richesse en sont remarquables ; l’on y voit des reliques de toutes espèces. Le régiment fut obligé de se disperser dans les pauvres villages et les hameaux de ces pays afin de trouver des vivres.

Ensuite nous arrivâmes à Liège où le régiment fit séjour. Cette ville, quoique très grande, n’a rien de remarquable que le grand commerce de charbon de terre que l'on y fait par le moyen de l’Ourthe et de la Meuse qui se réunissent et forment plusieurs canaux. De là, le régiment marcha par Saint-Tron-Tirlimont et arriva loger à Lou-

vain. Ayant eu l’occasion de m'y divertir avec des amis et n'ayant pas assez d'argent, j'ai vendu ma clarinette et je me suis régalé de bonne bière blanche qui est délicieuse en cet endroit. C’est là que nous apprimes avec joie que le régiment allait en Hollande. Notre imagination nous présentait ce pays si beau, si bon sous tous les rapports, que c'était une fète pour nous. En partant de Louvain, nous marchâmes par Malines, Liers, Thurnout, et nous arrivâmes loger à Breda. Je ne vois partout que modes et habitudes nouvelles ; voilà où je trouve du plaisir, car j'aime la nouveauté; du reste, je ne m'occupe en route que de mon cheval et de mon service.

Breda est une grande et belle ville très bien fortifiée, c'est ce qu’on appelle une clef de la Hollande. C’est là où je remarquai pour la première fois les superbes moulins à vent. Ce sont des hautes tours bâties en briques à plus de 400 pieds d’élévation ; on ne peut rien voir de plus beau et de plus élégant en ce genre que ces édifices dont la Hollande offre un grand nombre, et ce qui compose toutes sortes de fabriques et d'usines.

De Breda, le régiment arriva à la hauteur d’un bourg nommé Heusden ; là, il fallut près de trois jours au régiment pour passer une grosse rivière qu’on nomme le Waal; ce n’esi rien moins qu'une espèce de golfe formé par l’embouchure de la Meuse et du Rhin où la mer a son flux et son reflux et qui a au moins un quart de lieue de large à cet endroit.

Ce ne fut pas très commode à embarquer et à débarquer les chevaux dans trois vaisseaux qui n’en transportaient que 25 à 30 à la fois. Après cette traversée, le régiment se réunit à Gorkum et vint encore passer deux autres rivières plus aisées. Je te dirai, mon ami, que la Hollande est traversée et coupée par une infinité de rivières et de canaux où il y a très peu de ponts, ce qui est cause que l’on est obligé souvent de faire des grands détours afin d'arriver à destination, ce qui embarrasse beaucoup la cavalerie.

Le régiment arriva ainsi loger à Rotterdam, ville riche et commerçante ; ensuite à Delft, gros bourg remarquable par l'élégance et la belle construction de ses maisons et la richesse des habitants. Enfin nous arrivâmes à La Haye

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