ARRIVÉE EN HOLLANDE
dans le courant du mois d’août dernier. Deux escadrons se détachèrent pour aller à Leyden à 5 lieues plus loin, et je demeurai à La Haye comme faisant partie des deux autres escadrons. Nous sommes logés dans une vilaine caserne, ce qui nous mécontente assez ; nous avons du très mauvais pain de munition qu'il faut aller chercher à une lieue loin dans la ville, ainsi que les autres vivres et les fourrages des chevaux. Cependant nous somimes un peu dédommagés en ce que nous avons les vivres de campagne et que la paye est plus forte qu'en France car l'argent n'a pas la mème valeur. La Ilollande me semble un très beau pays, très riche et très commerçant: en un mot, c'est la facilité qu'ont les Hollandais d’étendre leur commerce qui rend leur pays très florissant.
Les maisons des richards sont autant de palais ; la distinction et l'élégance de leur construction est admirable, l’on n’y voit qu'ornements d'or, d'argent, de bronze, de cuivre et de fer poli, de marbre gris, etc. Jusqu'aux parquets de leurs salons qui sont composés de plaques et de lames d'argent. Je te rappelle ces beautés parce que j'ai eu l'occasion de les voir à La faye. Les paysans des campagnes ne son! pas moins riches dans leur situation, car outre le luxe et la propreté qui existent chez eux, ils n'ont pas un seul bouton sur leurs habits de fètes qui ne soit d'argent massif ; les femmes surtout se distinguent et portent des parures d'or et d'argent, particulièrement à leur coiffure. Voilà, mon ami, un aperçu de ce qu’il y a de beau dans ce pays Je ne te parlerai pas de ce qu’il y a de vilain, tu peux bien penser qu'il y a des malheureux partout, et ceux-ci habitent des quartiers séparés des riches ; c’est ce que les soldats appellent les musikos et les rues des poux volants.
Mox sÉJocr A LA HAYE.
La Ilaye, le 11 décembre 1803 (an XII).
Mon cher ami, je me plais très bien à La Ilaye ; l'on ne peut pas trouver un séjour plus agréable; nous sommes ici
une garnison d'environ 4000 hommes de troupes française et hollandaise.
Cette ville est de toute beauté, elle peut passer pour la capitale de la Hollande, elle réunit tous les agréments, les curiosités, les coups d'œil les plus variés. C’est avant l’hiver qu’il faut voir tout cela ! Les belles allées d'arbres qui servent de promenade dans l’intérieur de la ville, ainsi que celles du Champ de Mars à l’extérieur, tout est magnifique ; la beauté des maisons, leur extrême propreté, les belles rues enfin, tout est remarquable. Il n’y a qu’une petite lieue pour aller voir la mer et se promener sur son rivage ; l’on va à la chasse dans les dunes qui sont des montagnes de sable bordant la mer ; ou bien l’on se perd dans les bois, les genèêts et les bruyères pour courir après les lapins qui y sont en abondance; je commence aussi à m’exercer à ce fatigant plaisir qui me plaît beaucoup.
Je te dirai aussi, mon ami, que je commence à me perfectionner dans la langue hollandaise, ce qui fit que je rendis un service important à une jeune fille de La Haye. Un soir qu’elle allait en commission, elle se trouva arrêtée par trois tambours de la garnison (c'était des Hollandais) qui voulaient la forcer d'aller avec eux, et lui faisaient des insultes. Comme il m'avait pris idée de faire un long tour pour me promener seul, en attendant l'heure de venir sonner la retraite sur la place, je me trouvais dans une rue assez écartée, lorsque j'entendis la voix de cette petite qui demandait en se débattant qu'on la laissât aller ; je m’aperçus de suite que ces tambours voulaient lui faire quelque violence. Aussitôt et sans autre intention que de me rendre utile à cette fille et protéger sa faiblesse, je m’avançai sur les tambours d’un ton menaçant, tenant mon sabre d’une main et les repoussant de l’autre, en leur disant en hollandais qu'ils aient à laisser cette jeune fille tranquille, et je les provoquai à se battre avec moi s'ils n'étaient pas contents; si bien que je leur en imposai à tous les trois, je leur fis rendre un panier dont l’un d'eux s'était emparé ; alors la jeune fille, me voyant si déterminé à la soutenir, vint avec moi sans hésiter et je l’accompagnai jusqu’à la maison où elle demeurait, en dépit des trois gamins de tambour qui se contentèrent de me suivre un instant, puis je les perdis de vue.