PRISE D'UN NAVIRE ANGLAIS
santé, ils sont presque tous attaqués du scorbut ; ce qui est causé par la mauvaise eau dont on est obligé de se servir, et il n’y en a pas d'autre que de l’eau de citerne qui est croupie.
Ce que je remarquai de particulier ici, c'est un aigle vivant que l’on soigne dans une grande cage de fer au milieu de la place de Midelbourg. Ce roi des oiseaux est aussi rare que curieux, les habitants en sont idolâtres, ils croient de bonne foi que si le mauvais air des maladies est pour se faire sentir, ou quelqu’autre malheur, leur aigle les en avertit par ses cris aigus ; alors les précautions redoublent.
La caserne où tout l’escadron est logé est belle et bien tenue ; nous avons les vivres en abondance ; le service est un peu rude, tous les jours il nous faut faire plusieurs patrouilles autour de l'ile, et communiquer avec un régiment d'infanterie qui est à Flessingue, petite ville sur le bord de la mer, à trois lieues de Midelbourg. Il faut vous dire que je ne néglige rien pour ma santé; et, afin d’atténuer le mauvais air, je chique du tabac, je fume, je prise ; tous les jours je fais usage d'ail et de shenique poivré; il y en a parmi nous qui ne peuvent pas supporter celte habitude dégoütante et ils tombent malades.
Je viens de participer à une prise que le hasard nous a procurée et où j'ai employé aussi mon action et mon savoir faire, c’est-à-dire que j'ai profité comme les autres du malheur de l’ennemi. Le 24 de ce mois, il faisait une grande tempète sur mer, je revenais de Flessingue avec un détachement de notre escadron, lorsque nous nous aperçûmes qu'un bâtiment venait d’échouer sur le sable, après avoir été poussé par la tempête sur la côte de l'ile ; alors nous nous joignimes à un poste d'infanterie silué sur cette côte, et nous nous approchâmes le plus près possible du vaisseau qui était demeuré à sec à cent pas du rivage, penché sur le côté, le pont incliné vers nous; l’on reconnut aussitôt que c'était un navire marchand anglais qui pouvait avoir à son bord 30 à 40 hommes d'équipage; alors la marée étant basse, nous étions sûrs qu'il ne pouvait plus nous échapper ; bientôt arrivèrent une foule d’habitants de l'ile, qui se dépéchèrent de nous amener leurs barques, l’on s’em-
para de ce vaisseau sans opposition, et l'on se disposa à le décharger de suite, vu qu’il était chargé de morue salée en tonneaux, de cuirs de buffles et d’autres ballots de marchandises, le tout devait être confisqué au profit de la garnison de l’île. Je voyais bien que c'était les plus habiles qui auraient la meilleure part, et j'étais curieux de voir aussi ce qu’il y avait dans ce navire. Voici comment je m’y pris: l’officier, M. Faigard, qui commandait notre détachement voulait aller à bord, après avoir donné ordre aux chasseurs de ne pas s’écarter et de veiller à ce que les marchandises que l’on déchargeait ne fussent pillées par les paysans. Alors, trouvant bon que le trompette suivit son officier, je mis pied à terre, un camarade garda mon cheval et je montai avec mon lieutenant dans une barque, avec des paysans et des militaires d'infanterie, et je me trouvai bientôt à bord du navire anglais; mais au lieu de descendre dans l’intérieur avec les autres, j’allai droit au tillac; là j’aperçus une malle qui se trouvait sur le bout du pont près le gouvernail ; comme j'allais essayer de l’ouvrir, une espèce de marin anglais vint à moi et me repoussa brutalement en jurant des godem yorès frencks dag; je voyais bien que ce butor-là ne me disait pas de compliments ; en disant, il saisissait la malle comme pour vouloir la jeter à la mer; alors je voulus l’en empêcher et retenir la malle, le marin me repoussa encore avec colère ; comme je ne me senlais pas d'humeur à me laisser maîtriser par un Anglais, je reculai deux pas en tirant mon sabre du fourreau et sans hésiter je lui en allongeaiï un furieux coup sur l'oreille, ce qui lui fit lâcher la malle. C'est le premier coup de sabre dont j'ai eu l’occasion de gratifier un ennemi de la France, et j'espère que ça ne sera pas le dernier. J’allais redoubler, lorsque deux militaires de Flessingue qui avaient vu mon action, vinrent près de moi, et je leur dis: « Tenez, camarades, cet animal-là veut jeter cette malle à l’eau malgré moi, tandis qu’elle nous appartient par le droit de la guerre. » Le marin en appuyant sa main sur Sa balafre, avait l’air de dire que je l’avais frappé; il nous faisait comprendre qu'il était le pilote du navire ; alors les deux militaires sans l’écouter davantage, l’empoignèrent vigoureusement et lui firent faire la culbute par-