EMBARQUEMENT POUR L’ANGLETERRE
semble que je deviens raisonnable. Voilà ma troisième campagne commencée et j'ai dix-neuf ans.
EMDBARQUEMENT DE LA CAVALERIE POUR L’'ANGLETERRE. — À BORD DES « TROIS-SŒURS ». — MAUVAISE FARCE QUE L’ON ME FAIT ÉPROUVER.
En rade du Texel, le 12 août 1805.
À bord des Trois-Sœurs.
Mon cher père, me voilà arrivé dans une de ces situations les plus extraordinaires et Les plus remarquables où puisse se trouver de la cavalerie.
Le 20 juillet dernier, toutes les troupes françaises et bataves reçurent l’ordre de lever le camp de Zest pour se préparer à un embarquement général. Le 8° chasseurs partit aussi d’Amersfort, et se mit en marche, bien disposé, passant par Naarden, petite ville bien fortifiée, ensuite par Amsterdam.
De là notre régiment passa à Harlem, jolie petite ville très curieuse ; ensuite nous marchâmes per Alkamar; puis, suivant la route qui longe la côte de la mer, nous arrivâmes au Helder, gros bourg maritime où se trouve un très beau port et la rade devant l’ile Texel. L'on ne voyait de toutes parts que de l'embarras et des scènes risibles auxquelles les militaires donnaient lieu; on ne s'y connaissait plus, tant la confusion était grande, à cause du mélange extraordinaire des troupes qui embarquaient à mesure qu’elles arrivaient sur le port.
Le 95 juillet, jour de notre arrivée, chaque compagnie monta à bord des vaisseaux désignés. C’étaient des bateaux de transport qui n'étaient pas armés, où l’on embarquait la cavalerie et une partie de l'infanterie qui ne pouvait pas tenir sur les vaisseaux de guerre. Quel charivari à ne pas s’y reconnaître ! Je n’avais jamais vu un si beau désordre. C'était quelque chose de curieux que l’ensemble de cet embarquement, à cause des mouvements infinis et de l'embarras qu’il y avait à terre, comme à bord des vaisseaux. La vue de la mer couverte de navires et ressem-
blant à une forêt par la confusion des mâts, cordages et voiles offrait un coup d’æil superbe. L'on dit qu’il y avait plus de 600 vaisseaux aux environs du Texel, compris les bâtiments rasés et non équipés qui se trouvent dans le bassin ; je le crois bien parce que je suis à portée de juger et de voir moi-même.
Il y a à bord des vaisseaux de transport tout ce qui est nécessaire pour faire une expédilion maritime, cavalerie, infanterie, artillerie, munitions, provisions, équipages, etc. Trois gros vaisseaux de guerre à trois ponts, huit frégates, autant de bricks et corvettes forment l’avant-garde de l’escadre d'expédition et se tiennent au large en avant de l’ile Texel ; les autres bâtiments sont disposés et rangés en ordre dans la rade. L’on n'attend que le signal de mettre à la voile pour aller descendre en Angleterre. A l’époque où je vous écris cette lettre, vous devez savoir qu'il y a aussi de grands préparatifs sur divers points de la France, et principaleinent dans le département du Pas-de-Calais, où la grande armée du camp de Boulogne se dispose pour la même expédition.
Ainsi, jugez, mon père, si celte entreprise réussit, quel remue-ménage nous allons faire chez ces chiens d’Anglais qui sont nos plus grands ennemis; aussi nous nous promettons bien de les exterminer.
J'embarquai, comme les autres, à bord d’un superbe bâtiment qu’on nomme « die Trie Zusters », ou les « Trois Sœurs ». {1 se trouve occupé par l'état-major de notre régiment, c’est-à dire le colonel, ses officiers et domestiques, une partie de la compagnie d'élite et la musique. Cette circonstance m'obligea ainsi que les autres musiciens à quitter nos compagnies pour nous réunir à l'état-major, car telle était la volonté du colonel qui voulait nous avoir près de lui. D'abord, il y eut pendant plusieurs jours une confusion et un embarras tel qu’il serait difficile de vous l'imaginer ; on nous distribua des hamacs, chacun accrocha le sien où il put, bien ou mal placé.
La description que je fais ici sur l’organisation du bâtiment où je suis, est à peu de chose près semblable à tous ceux qui sont en rade. Figurez-vous, mon père, 90 chevaux
L en deux rangées, 45 de chaque côté du vaisseau sur toute