LA CAVALERIE A BORD
sa longueur, serrés les uns contre les autres à fond de cale, séparés par des barres de bois, de manière que ces pauvres animaux ne peuvent pas se coucher: ceux qui sont placés dans les bouts du vaisseau au fond des allées, n’aperçoivent aucune clarté, mon cheval est de ce nombre, le 5e avant-dernier. Comme il est défendu d’avoir de la lumière, il faut aller comme dans un souterrain obseur et trouver son cheval en comptant ou en faisant des remarques à tâtons ; il faut monter par-dessus leur croupe au moyen des barres qui les séparent ; l’on s’aide les uns aux autres pour leur donner à boire et à manger; des auges et des râteliers sont fixés devant eux à la carcasse du navire; tout ressemble assez bien à une écurie en ce qui concerne les chevaux qui se trouvent par leur position au-dessous du niveau de l’eau, vu que le bâtiment par sa charge mouille plus de douze pieds. Une travure ou espèce d'’entre-plancher faite au-dessus des chevaux, dessous le second pont, sert de magasin, où sont tassés plus de 45 000 rations d'avoine et de foin ficelé ; nos harnachements et équipements sont placés sur cette travure, tout est pêle-mèêle. Au milieu du bâtiment, entre les deux rangs de chevaux, sont rangés l’un sur l’autre plus de 300 tonneaux, caisses et barils contenant l’avitaillement de l'équipage pour environ six mois, c’est-à-dire de l’eau douce qui est déjà croupie et qui sert à abreuver les chevaux, ainsi qu’à la cuisine, puis du biscuit, des viandes salées, poissons secs, riz, fèves et tabac, chenique, etc., plus trois pièces de canon, les aflûts et les caissons démontés ; tout cet attirail est bien rangé et entassé dans le bâtiment dans le fond de cale jusqu’au plancher de l’entrepont, de manière qu'il ne reste de chaque côté qu’une étroite et longue allée pour communiquer aux chevaux. Pour comble d'embarras et de confusion, l’on nous a logé à notre bord environ 300 hommes d'infanterie hollandaise ; jugez si nous sommes heureux et d'accord, la cavalerie à fond de cale, l'infanterie occupe l’entrepont et nous sommes pêle-mèêle sur le pont. Il n’y a qu’une seule chaudière pour faire la cuisine à tout l'équipage ; et cette cuisine est une espèce de baraque en fer construite en plaques de tôle sur le pont, entre le grand mât et celui d’artimon; là, l’on voit faire la ratatouille
tous les jours par les plus sales et les plus dégoütants de tous les cuisiniers et souvent l’on trouve pour assaisonnement des parcelles de chiques de tabac, des chiffons, des bouts de cordes dont le goudron a fondu dans la chaudière, des morceaux de savate et autres saloperies. Chaque compagnie a son heure indiquée pour manger la soupe ; l’on ne fait qu’un repas par jour, du reste chacun croustille son biscuit avec son chenique à volonté ; il y a une autre cuisine ou cambuse pour les officiers.
Cependant une scène terrible faillit ensanglanter le vaisseau il y a quelques jours. Les soldats hollandais, se voyant supérieurs en nombre, prétendaient faire la loi aux chasseurs en nous gênant et voulant toujours avoir les meilleures places ; l’on se chamaillait souvent, si bien qu'un chasseur avait jeté un soldat hollandais à la mer et en avait battu un autre, ce qui fit élever une furieuse dispute et la révolte était sur le vaisseau. Tout l’équipage prit les armes, les deux partis se rangèrent chacun à un bout du navire, sur le pont et dans l’entrepont; nous étions peut-être 80 chasseurs contre 200 Hollandais. Je vis le moment où l'on allait s'exterminer à coups de sabre et de baïonnettle, lorsque le colonel Curto et les autres chefs vinrent à propos rétablir le bon ordre. Cet événement ramena la discipline et l’on demeura un peu plus tranquille.
Ainsi vous pouvez bien penser, cher père, que notre situation n’est pas très brillante, et qu’il faut se plaire dans le désordre pour se trouver à peu près heureux. Cependant je m’accoutume assez bien à ce genre marin, vu que j'aime la nouveauté ; mais il m'en souviendra longtemps d’avoir embarqué. La saison ne nous est pas favorable, et il fait, dans le vaisseau, des chaleurs à étouffer, malgré les soins que l’on a de tenir la pompe à air bien tendue.
Tout cela n'empêche pas notre petite musique de s’exercer tant qu’elle peut par des répétitions. Souvent nous descendons tous dans une chaloupe et l’on nous promène au large dans le bassin où sont tous les bâtiments occupés par notre régiment que nous régalons avec notre musique, ce qui amuse tout le monde. Il n’y a pas moyen d'aller à terre. J'occupe mes loisirs selon mon goût, je grimpe après les cordages, je monte avec ma trompette jusqu'à la cage de