‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 43 sur 190 · MAUVAISE FARCE LA · texte numérisé non relu

MAUVAISE FARCE LA

la hune du grand mât, je me plais à contempler l’ensemble de cet immense plaine d'eau couverte de vaisseaux ; alors je sonne des fanfares qui s'entendent de toute la rade; il s'ensuit souvent, au coucher du soleil, que les trompettes qui sont sur les autres bâtiments se font aussi entendre à l'envi les uns des autres. Dans d’autres moments, à l'exemple des bons nageurs qui sont parmi nous, nous faisons assaut à qui sera le plus hardi à faire des tours à nous tuer ou à nous noyer ; je saute de dessus le pont et de dessus le tillac et me plonge dans la mer, puis je me promène à la nage. D’autres fois, avec mes camarades, nous nous jouons des farces réciproquement ; voici l’échantillon d’une que l'on m'a jouée. Quand il fait de belles nuits, je préfère les passer et me coucher sur le tillac; là je me repose sur la dure, enveloppé dans mon manteau, ce qui me plait mieux que dans mon hamac où j'étouffe de chaleur.

Or un soir qu’il pleuvait, je fus obligé d'aller me coucher dans mon hamac qui était suspendu dans lentrepont. Je imonltai et m’allongeai dedans sans me méfier de rien ; un des nœuds par lequel il était attaché au plancher vint à se rompre du côté de la tête, de manière que je n’eus pas le temps de me retenir, je tombai la têle la première en bas du maudit hamac qui resta pendu par le bout opposé, et moi je passai par une ouverture du second pont, car l’on avait levé plusieurs gabords pour donner de l’air au fond du navire, si bien qu'ayant coulé dans cette ouverture, je tombai la tête sur des tonneaux, en même temps que mes reins frappaient sur une pièce de bois. Je ne savais plus où j'en étais, lorsqu’en voulant faire un mouvement pour m'accrocher, je déboulai dans le fond de la ruelle et me trouvai dans les jambes des chevaux ; je fis cette culbute précipitamment ; je me crus brisé en me relevant de dedans la boue et le crottin. J'avais deux contusions à la tète, une plaie où le sang coulait, et plusieurs meurtrissures au reste du corps. Comme je me trouvais dans l’obscurité la plus noire, je me dirigeai à tâtons du côté de l’écoutille ; j'étais dans une fureur au-delà de toute raison. Cependant je dissimulai ma rage afin de mieux me venger et je vins passer une triste nuit sur le plancher de l’entrepont.

Le lendemain, au jour, je vis que l'on avait coupé la

presque to:alité des ficelles qui fixaient mon hamac par les bouts au plancher, de manière que tout se rompit en même temps lorsque je montai dedans ; c’est ainsi que je tombai dans le panneau.

Cependant j'avais des soupçons sur quelqu'un des chasseurs de la compagnie d'élite qui était à notre bord, et je me promis bien de lui rendre la réciproque. J'en trouvai bientôt l’occasion ; du moins, je ne cherchai pas à le faire tuer en coupant les cordes de son hamac, mais je lui fis une farce dans un autre genre, dont le ridicule et la grossièreté ne me permettent pas de vous en faire le détail ; il suffit de vous dire que Lacogrie, ce chasseur, fut bien plaisanté sans qu'il sût de quelle part:la farce lui venait; s'il s’en douta, il n’en parla pas. Je faillis me tuer une autre fois, ayant bu un peu de genièvre. En descendant par l’écoutille, mes pieds glissèrent sur l'échelle mouillée et je dégringolai à fond de cale, me frappant la tête contre une pièce de canon ; je fus à moitié assommé. Enfin, cher père, j'ai un mauvais pressentiment contre moi si je reste longtemps embarqué, car je n’ai pas assez d'espace à parcourir ; je suis tenu de trop court et je ne peux pas me tenir en repos. Enfin ma destinée est entre les mains de la Providence.

LA MUSIQUE DESCEND À TERRE. — AVENTURE DE LA PRAIRIE. — PASSAGE DU FOSSÉ. — LA MEULE DE FOIN. — L’ORAGE. — DÉLI- YRANCE.

Du Helder (Huiss-Dunes), le 1° septembre 1805.

Mon ami, je suis demeuré 95 jours embarquédans la rade du Texel. L'on ne parle encore ni de mettre à la voile pour l'Angleterre, ni de débarquer; l’on ne voit, pour tout mouvement, que le vaisseau amiral qui se promène de temps en temps pour se faire saluer à coups de canon tirés des bords de plusieurs vaisseaux et des batteries de la côte ; puis parfois aussi les vaisseaux de guerre manœuvrent à l'avant-garde, et vont à la découverte vers des bâtiments que l’on découvre égaleinent dans le lointain.

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