‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 44 sur 190 · AVENTURE DE LA PRAIRIE · texte numérisé non relu

AVENTURE DE LA PRAIRIE

Cependant, comme notre musique n'était pas trop contente de sa situation à bord du « Trie Zusters », notamment le maître et les gagistes qui sont des messieurs assez délicats et qui ne peuvent pas s’accoutumer au charivari de l'équipage, notre colonel qui était bien disposé en leur faveur, fit son possible pour améliorer notre situation, et le 49 août, tout ce qui composait la musique fut transporté à terre. Il fallut laisser nos chevaux à bord ; des chasseurs se chargèrent d'en avoir soin moyennant un salaire durant notre absence. Cette circonstance m'était pénible, car j’eusse préféré rester à bord plutôt que d'abandonner mon cheval. L'on nous renvoya donc dans le petit hameau nommé Huiss-Dunes, situé sur le bord de la mer à une lieue et demie du port et du Helder ; nous nous trouvâmes dans ce hameau plus mal que bien, avec les ouvriers du régiment, tous logés dans de pauvres cassines. Alors nous nous réunimes plusieurs camarades ensemble et nous établimes un - petit bivouac afin d’être plus à notre aise, où nous vivons en partie de notre pêche et de notre chasse. Nous avons soin de nous trouver à la rentrée des bateaux de pêcheurs, sur le rivage du Helder où il se fait un gros marché de marée, et nous avons du poisson à discrétion. Nous nous trouvons mieux que sur le vaisseau, en ce que nous avons la clef des champs. Nous n'avons qu’à nous promener et nous divertir après nos exercices de musique. Me voici encore dans une de ces situations où j'ai pour ainsi dire carte blanche ; tantôt je vais courir dans les dunes à la chasse aux lapins dont il y a une grande quantité, tantôt je vais à la pêche sur le rivage.

Je me plais beaucoup aussi à parcourir la côte, l’espace d'environ une lieue, pour voir tous ces immenses préparatifs ; rien n’est si beau et si imposant à considérer que cet armement, ces forts, ces redoutes, ces belles batteries ; tout est garni d’une nombreuse artillerie qui défend aux Anglais de s'approcher du Helder, du port et de la rade.

C'est ainsi que la musique passe son temps à Huiss- Dunes. Or, voici l’aventure qui vient de m’'arriver. Dimanche dernier, j'étais allé au Helder à la distribution des vivres, avec mon camarade Alexandre qui est comme moi trompette et clarinette faisant partie de la musique. La distri-

&h MÉMOIRES DU TROMPETTE CHEVILLET

bution étant faite, nous laissâmes partir la voiture qui se trouvait escortée par deux chasseurs ouvriers qui devaient la ramener à Huiss-Dunes. Alexandre et moi, trouvant l’occasion de nous amuser au Helder, nous passâmes la journée en bons amis. Il était 9 heures du soir et nous retournions gaiement à notre cantonnement, en passant dans des retranchements élevés à travers les champs, lorsque nous entendimes aux environs d’un bastion du bruit comme une dispute ; nous nous approchâmes de ce côté par curiosité et nous reconnûmes bientôt que c’étaient des Hollandais qui se querellaient et se battaient ensemble. Dans ce moment, j'aperçus une femme qui fuyait rapidement derrière le bastion ; je m'intéressai à son sort en pensant que ces Hollandais voulaient peut-être lui faire quelques violences et qu’elle cherchait à leur échapper. Aussitôt je me dirigeai à sa rencontre; mon ami me suivait. L’ayant bientôt arrètée, je lui dis en hollandais : « N'ayez pas peur, petite ! nous sommes de jeunes soldats français qui ne voulons pas vous faire de mal, au contraire si nous pouvons vous être utiles, fiez-vous à nous et vous serez en sûreté. Peut-on savoir, belle enfant, ce que vous avez? » En disant, je la voyais chanceler comme d’une faiblesse et je la tenais déjà dans mes bras : dès qu’elle m’eut entendu parler elle ne fit pas de résistance, elle appuya un bras sur l’épaule de mon ami comme pour se soutenir, se mit à pleurer de bon cœur, et nous dit avec émotion : « Bons Français, si vous êtes envoyés de Dieu, sauvez-moi du pouvoir de ces coquins de soldats hollandais. » Nous fûmes charmés de l’aveu et de la confiance que cette petite Hollandaise nous montrait en se livrant à nous; alors je lui assurai notre protection contre les soldats hollandais quand mème il en viendrait dix. — Néanmoins il était prudent de les éviter ; sans perdre de temps en explications inutiles dans ce moment, nous résolûmes de nous dérober à leurs poursuites en nous éloignant du chemin et du bastion. Nous marchâmes une centaine de pas du côté opposé à la dispute que nous entendions toujours, tout en rassurant notre petile protégée. Pendant cette première entrevue qui avait lieu à la faveur d’une belle nuit d'été (la lune éclairait à travers quelques nuages), nous reconnûmes les traits et le carac-

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