‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 45 sur 190 · LE FOSSÉ · texte numérisé non relu

LE FOSSÉ

tère de cette paysanne pour laquelle nous voulions nous intéresser et nous vimes que nous avions à faire à une jolie fille âgée de dix-huit ans au plus.

Nous arrivâmes bientôt au bord d’un grand fossé rempli d’eau, ayant au moins 12 pieds de large, qui séparait les retranchements d’avec les prairies ; je persuadai Henriette (c'était son nom) qu'il nous fallait traverser ce fossé parce qu'il n’y aurait plus de danger étant de l’autre côté. « Il n'y a pas à tâtonner, dis-je à mon ami, il ne faut pas nous exposer à nous battre avec les Hollandais qui vont sans doute chercher après nous; évitons leur rencontre en passant ce fossé, ils perdront nos traces. — Eh bien, me dit Alexandre, marche, passons l’eau avec elle, vois si le fossé est profond ? — Cela me paraît facile, répondis-je, quand je devrais me mouiller jusqu'aux oreilles, il faut que je passe. » En disant, je jetai de l’autre côté mon sabre, mon shako, mon habit, et je descendis dans le fossé tel que j'étais : d’abord je n'avais de l’eau que jusqu’à la ceinture; j'engageai donc et je pressai notre petite Henriette à venir sur mon dos, je lui faisais paraitre le danger le plus grave si les soldats hollandais venaient à nous trouver ; au lieu qu'il n’y avait plus rien à craindre lorsqu'elle serait passée. Confiante en nos raisons, elle consentit à venir se cramponner sur mon dos. Étant ainsi chargé et passant le milieu du fossé, j’enfonçai dans la bourbe jusqu'aux genoux ayant de l’eau jusqu’à la poitrine et, étant embarrassé dans les herbes, je commençais à craindre de ne pas pouvoir m'en tirer avec Henriette qui craignait aussi que je ne la renversasse dans l’eau; elle était déjà mouillée jusqu'aux reins, elle me serrait étroitement le col avec ses bras, elle tremblait et faisait des cris de saisissement à mesure que j'enfonçais ; je l’encourageai de mon mieux, tandis qu’Alexandre riait comme un fou en me voyant dans un tel équipage. Enfin après être demeuré peut-être 5 minutes pour faire 7 à 8 emjambées, j’arrivai déposer mon fardeau sur l’autre bord. Comme il ne m'en coûtait rien de plus, j'offris aussi de passer Alexandre sur mon dos — ce qu’il refusa en disant que je le mouillerais trop, et qu'il aimait mieux franchir le fossé d’un saut. « Hé bien ! essayes-en, lui dis-je, donne-moi seulement les effets qui t’embarras-

sent. » Alors je sortis sur la rive tandis qu’Alexandre cherchait une place pour prendre son élan et sauter. Je le regardais faire ; maisil arriva la pointe des pieds trop courte sur le talus du fossé, tomba en arrière et disparut pour un instant dans l’eau. J’allai à son secours, mais il reparut bientôt en se débattant comme un chien mouillé ; aussitôt je l’aidai à remonter le fossé ; je ne pouvais me tenir de rire à mon tour après une aussi belle cabriole.

Nous nous rajustâmes tous les trois chacun de notre mieux ; Henriette voulait pleurer en disant qu’elle était la -Cause de tous ces événements. Il fallut bien la rassurer ; mon ami et moi, nous faisions des risées de tout afin de la mettre en belle humeur, et tout en lui donnant chacun un bras nous marchions gaiement à travers les grandes prairies qui se trouvent entre Helder et Huiss-Dunes.

Comme je parlais hollandais aussi facilement qu’'Henriette, je lui fis plusieurs questions relatives à sa situation et à ce qui venait de lui arriver. Ce qu’elle me répondit peut se rapporter à peu près ainsi : « Mon père est pêcheur, nous demeurons au Helder ; ma sœur est marchande au camp des Hollandais (il y avait deux régiments de troupes bataves qui n'étaient pas embarqués et qui campaient dans les dunes à une lieue et demie du Helder). Ce matin, je fus comme de coutume lui porter des marchandises et des provisions ; je l’ai quittée un peu plus tard, l’ayant aidée à faire son ouvrage et, comme je m'en retournais chez nous, quatre soldats m'’arrêtèrent en mon chemin, l’un me demanda où j'allais, un autre voulut me prendre mon panier, en disant que je désertais le camp et qu’il fallait que je retourne avec eux; alors je m’expliquai et leur répondis hardiment. Lorsque je vis qu'ils voulaient agir avec insolence et m'emmener malgré moi, je me mis à crier au secours, tâchant de me débarrasser et de me sauver. lls me retenaient à deux, un troisième allait me mettre un mourchoir sur la bouche pour m'empêcher de crier, et par bonheur, le quatrième (sans doute par un remords de conscience) se porta à ma défense en reprochant à ses camarades leur honteuse action et leur disant avec vivacité de me laisser libre. Alors il les repoussa brusquement à droite et à gauche, l’un tomba à terre et l’autre le prit au

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