LA MEULE DE FOIN
collet ; la dispute s'éleva entre eux. En mème temps, me voyant débarrassée, je me sauvais au hasard quand vous m'avez rencontrée; vous m'avez offert votre appui; je me suis confiée à vous ; à présent, bons Francais, si vous voulez me prouver votre générosité, vous pouvez me rendre un grand service, c'est de me conduire au Helder, car mon père m'attend. » Mais il nous parut difficile de la reconduire ce soir-là, à cause du danger des marécages durant la nuit, et en même temps peu convenable de l’abandonner. Enfin nous lui fimes comprendre que nous étions trop éloignés du Helder, puis mouillés et dans un triste état pour continuer notre marche. |
Voyant du danger à s’en aller seule, de peur de rencontrer les Hollandais, elle se rendit à nos raisons et préféra attendre le jour suivant.
Maintenant il faut te dire, mon ami, que par ici l’on fauche les foins plus tard que dans nos pays, vu qu’ils sont encore à cette époque emmeulés dans les prairies ; de façon que nous autres musiciens préférons coucher, quand les nuits sont belles, au pied des meules dans le foin, plutôt que dans nos pauvres cassines malpropres et pleines de puces. Tu sauras donc qu’Alexandre et moi nous avions aussi une meule attitrée dans la prairie, justement à peu de distance du lieu où nous nous trouvions. Nous y arrivâmes tous trois bien d’accord.
Mais la soirée ne pouvait se terminer ainsi pour des soldats galants. Nous résolûmes de régaler notre petite Hollandaise et ce fut moi qui me chargeai d'aller dans le voisinage chercher quelques provisions, du genièvre, de la bière, etc. Je rejoignis bientôt le rendez-vous, ayant évité toute rencontre. Alors tous trois assis sur le foin, notre panier au milieu nous servant de table, nous fimes un repas excellent, assaisonné d’appétit et de gaieté de cœur. Henriette avait pris son parti en brave et partageait notre joie. |
Lorsque nous eûmes terminé notre repas, la nuit était devenue très sombre. Derrière de gros nuages noirs la lune s'était couchée. La pluie commençait à tomber et Alexandre dut retirer beaucoup de foin du pied de la meule et pratiquer un enfoncement assez large où nous nous fourrâmes
tous trois. Nous tournions notre aventure en risée, quand tout à coup s’éleva un orage poussé par un grand vent d'Ouest; les éclairs et le tonnerre se succédaient sans cesse ; le vent soufflait du côté opposé à notre enfoncement, ce qui nous mettait à l’abri de l’orage. Mais la pluie tombant avec violence appesantit notre meule si bien qu’un coup de vent lui fit perdre son équilibre et la renversa sur son vide de manière que tous les trois nous nous trouvâmes ensevelis sous cet éboulement de foin; c'était là ce qui pouvait nous arriver de pis, car aussitôt nous criâmes miséricorde ?.. Imagine-toi, mon ami, que nous nous trouvions dans un embarras tel qu’il est difficile de te le dire ; nous nous croyions perdus. Ainsi enveloppés et pressés sous le poids du foin depuis le cou jusqu'aux pieds, nous ne pouvions plus remuer que dans un petit vide qui nous restait depuis les épaules jusqu’à la tête, mais pas assez pour nous débarrasser. Je parvins cependant à fourrer mon bras au-dessus de ma tête, à un endroit où il me sembla que le foin était moins serré (c'était l'endroit où le faite de la meule s'était séparé de son centre), alors je sentis de la fraicheur et je faisais communiquer un peu d’air, mais c’élait tout, il était impossible de nous en retirer que par un miracle. La chaleur que nous ressentions nous eût étouffés si je n’eus continué de faire mes efforts pour entretenir la communication du peu d'air qui nous restait, en fourrant toujours mon bras dans le trou et en dégageant sans cesse le foin.
Dans celte situation pénible, je pris encore le parti de rire ; Henriette pleurait et gémissait sur son sort. Plusieurs heures se passèrent ainsi ensevelis. Il pouvait être six heures du matin; une petite clairière paraissait au-dessus de nous, nous entendimes parler quelqu'un, nous nous mimes à crier et à appeler et l’on nous entendit; c'était justement deux de nos camarades, Perigot et Degratoulet, qui aussitôt débarrassèrent le foin de dessus nous et nous découvrirent la tête. C’est dans ce moment, mon ami, qu’il fallait nous voir! Nous étions dans une situation dont il est impossible de te peindre la bizarrerie. Nous nous trouvions enfoncés au milieu du tas de foin, ne pouvant nous en retirer par nous-mêmes, vu que nous étions encore