PILLAGE D’UNE FERME
Je voyais alors pour la première fois, avec une joie mêlée d’étonnement. une armée française d’environ 150 000 hommes réunis ; quel embarrss, quel remue-ménage !
Je ne m'occuperai qu’à connaitre la marche et les opérations qui concernent notre régiment.
Les Autrichiens que l’on a rencontrés à Nordlingen et à Donaverth sont déjà battus et en retraite : ils ont coupé le pont en pierre sur le Danube devant Neubourg, et les Français se hâtent de le rétablir. :
Hier, notre régiment alla camper à volonté dans les environs de Neubourg, où il put trouver de la place. C’est pour te donner ici un aperçu de la situation des paysans en temps de guerre. Je fais comme les autres plus ou moins mal selon les occasions. Hier, dis-je, me trouvant réuni avec plusieurs chasseurs de notre compagnie, nous nous dirigeâmes au galop vers un hameau écarté qui nous sembla de bonne apparence ; alors sans perdre notre temps à chercher les chemins, nous marchâmes à travers champs et nous voulûmes traverser un terrain marécageux, quand tout à coup nos chevaux enfoncèrent dans le marais jusqu’au ventre ; nous voilà tous renversés à terre, embourbés avec nos chevaux, embarrassés à les tirer par la bride ; quand nous sortions d’une place nous enfoncions dans une autre. Notre situation était vraiment critique dans ce moment. Enfin nous parvinmes à nous débourber, puis nous continuâmes notre course, ayant soin de mieux sonder le terrain, et nous parvinmes à notre ferme non sans peine. Là, nous nous trouvions les premiers Français que les paysans voyaient venir, aussi fûmes-nous bien reçus; la ferme était bonne et bien montée, elle se trouvait si isolée dans les vergers et les marais que les Autrichiens mêmes n’y avaient pas paru ; le fermier ne paraissait pas embarrassé de n’avoir que 12 chasseurs à cheval-chez lui ; nous nous imaginions et nous assurions même à ces bons paysans qu'il n’en viendrait pas d’autres. Lorqu’après une heure nous commencions à respirer le bonheur de trouver tout ce que nous avions besoin pour nous et nos chevaux, nous nous disposions à bien vivre, nous fûmes tout à coup interrompus par l’arrivée de 20 autres chasseurs du régi-
ment avec des sous-ufficiers qui vinrent aussi se faire place. Quelques moments après, l'infanterie, qui se trouvait bivouaquée dans ces enñvirons, abonda par détachements dans la ferme, pour y chercher des vivres. Bientôt disparurent les pommes de terre, la choucroute, la boisson, la farine, la paille, les vaches, les cochons, les oies, les dindons, les pigeons, etc... L'on faisait main basse sur tout, jusqu’à tirer à coups de fusils sur les volailles effarouchées que l’on ne pouvait avoir assez tôt. Les vaches et les cochons étaient aussitôt mis en pièces et chaque soldat emportait sa provision, de manière qu’en peu de temps la ferme fut nettoyée. Le pauvre paysan n'était plus maitre de rien; mais au moins, nous le préservâmes du pillage dans l’intérieur des bâtiments que nous occupions, où nous avions réuni et gardé tout ce que nous avions pu sauver des mains de l'infanterie, si bien que nous nous trouvions encore suffisamment pourvus. Nous fimes bombance tous les chasseurs ensemble, et chacun put encore garnir sa muselte. Le lendemain, notre régiment se rassembla et passa le Danube à Neubourg, dont le pont était rétabli. Après avoir traversé cette ville, nous suivimes notre route au milieu des lignes de bivouac que la Grande Armée venait de quitter. Notre régiment vint s’établir près d’un vil- Jage où nous sommes depuis quelques heures tranquilles en attendant des ordres; là nous nous occupons à faire enrager les malheureux pahours. Comme tu peux bien le penser, mon ami, je ne suis pas meilleur que les autres. C'est ici que je t’écris cette lettre pendant que notre fricot cuit,et que le canon se fait entendre dans le lointain.
JE vots L'EMPEREUR. — BATAILLE D'ULM.
En position devant Ulm, le 20 octobre 1805.
Vive la France! mon cher père, il n'y a pas d’affront !
Depuis huit jours les événements militaires se succèdent
avec une rapidité étonnante ; les troupes francaises sont toujours triomphantes et nous voilà arrivés à ce haut de-
F gré de gloire où le génie et la victoire puissent jamais con-