JE VOIS NOTRE EMPEREUR
duire une armée; nos ennemis sont confondus: vous apprendrez toutes ces nouvelles par la voie des bulletins qui vous donneront ces détails mieux que moi.
Je vais seulement vous en donner un aperçu et vous parler de ce qui est relatif à notre régiment et à moi. Depuis Neubourg, nous ne faisons que parcourir les champs et traverser les rivières, telles que le Danube, le Leek, l'Isser, etc. Nous nous portons de position en position, tandis que tous les jours nous entendons le canon des corps d'armée qui sont aux prises et qui ont déjà battu, pris ou mis en déroute différents corps de l’armée ennemie à Dilligen, Elchingen, Wertingen, Albeck, Guntzbeurg, etc... Dans tous ces combats, notre régiment n’a fait qu’observer ses positions sans que nous ayons pris part à aucun engagement. En passant le Leck, à Aiïka, nous avons vu notre Empereur qui nous a passés en revue, qui nous a engagés à bien nous battre. Nous lui avons tous promis de bien nous en acquitter. Mais les circonstances ne nous ont pas encore procuré l’occasion de donner un coup de sabre. Nous nous portâmes ainsi jusqu’à [Ilersheim où nous primes position sur lIller. Nous n'avons pas de repos, et toujours du mauvais temps, et il faut qu'il y ait une divinité favorable aux soldats, pour résister avec tant de courage à toutes les fatigues que nous éprouvons.
Cependant toute la Grande Armée se concentrait dans les environs d'Ulm où l’armée ennemie se ralliait et se dispersait tour à tour. Deux ou trois jours se passèrent dans ces dispositions, ce qui donna lieu à plusieurs combats. Notre régiment se rapprocha aussi d'Ulm sur la rive, gauche du Danube. C’est le 15 de ce mois que je fus témoin d’une bataille fameuse par ses résultats, et qui eut lieu sous les murs d'Ulm même.
Notre régiment ne donna pas un coup de sabre dans cette affaire ; nous nous trouvions rangés en bataille (comme beaucoup d'autres) dans la plaine; nous étions plantés positivement dans des terres labourées, dont le terrain couvert d’eau faisait que nos chevaux s’enfonçaient dans la boue jusqu'aux jarrets; nous étions là en observation à une portée de canon de la côte qui s'appuie à la ville, sur laquelle côte se donnait le fort de la bataille ; beaucoup de
boulets et d’obus venaient tomber et s’enterrer devant notre régiment sans nous atteindre ; {à il fallait prendre le temps comme il venait.
Les coups de fusils ne faisaient aucun effet à cause de la pluie ; l’on voyait différentes charges de cavalerie et surtout d'infanterie qui combattait à l’arme blanche; nos Français montraient partout leur supériorité. Lorsque, vers les deux heures de l'après-midi, le feu cessa, l’armée ennemie était culbutée grâce à l'intrépidité des troupes soutenues par la présence et le génie de Napoléon. La plus grande partie de l’armée ennemie se trouva obligée de s’enfermer dans Ülm, où elle crut trouver son salut, en brûlant aussitôt le pont sur le Danube et se privant de ses communications avec le prince Ferdinand qui seretirait de l’autre côté avec quelques troupes. Du côté opposé, qu’on appelle la porte de Stuttgard, où se trouvait l'armée française, le pont qui traverse le grand fossé du rempart fut également détruit, la porte était barricadée et masquée par le pontlevis ; c’est dans cette porte qu'il fallait voir travailler les coups de canon !
Ulm est une grande ville de guerre bien fortifiée, bâtie sur la rive droite du Danube qui n’est pas très considérable ici, mais qui le devint à cette époque par le débordement des eaux. Ainsi, presque tous les débris de l’armée autrichienne s'étaient renfermés dans Ulm, n’ayant pas assez de vivres ni assez de munitions pour soutenir un siège, croyant cependant s’y maintenir en attendant l’armée russe, leur alliée, qui devait arriver à leur secours. Mais il était trop tard, tout était prévu : ils ne savent pas expédier une campagne comme les Français.
SIÈGE D’ULM. — JE TIRE LE CANON. — CAPITULATION. — L'ARMÉE AUTRICHIENNE DÉFILE DEVANT NOUS. — J’ENTRE SEUL DANS LA VILLE. — DÉMARCHE HARDIE ET PÉRILLEUSE. — RÉUSSITE.
Au bivouac d’Oberkirchen, près Ulm, le 27 vendémiaire, octobre 1805.
Mon cher père, me voilà à peu près un guerrier éprouvé. Depuis que je suis militaire, c’est la première fois à la vé-