SIÈGE D’ULM. JE TIRE LE CANON
rité que je me trouve présent à une bataille ; j’ai vu les pétards près de moi, ce qui était d'autant plus aisé à voir que notre régiment ne s’est pas battu. Mais moi, par exemple, je puis dire que je me suis employé comme un canonnier à faire voler sur l'ennemi des boulets et des obus. Depuis trois jours que nous étions au bivouac, pas très heureux, je cherchais toutes les occasions de me dissiper, surtout du côté du siège, car il me semblait curieux de voir et d’entendre sans cesse ronfler le canon; je désirais aller voir cela de plus près, et ne savais comment faire, n’ayant pas de prétexte, lorsque j'en trouvai l’occasion, voici comment. C'était le deuxième jour du siège, je rencontrai dans notre village deux canonniers qui venaient chercher quelques provisions. Je pensai aussitôt, en voyant le numéro de leur uniforme, à une connaissance que j'avais dans ce corps. Je leur demandai de quelle compagnie ils étaient et s’ils connaissaient un nornmé Jean-Louis Gillet. « Oui, me répondirent-ils, car nous sommes de la mème compagnie. — Ah! je suis bien aise, répondis-je, est-il par ici à l’armée? je voudrais bien le voir, c’est un de mes pays et un de mes amis, je ne l’ai pas vu depuis la Hollande, au camp de Zest. — C'est aussi un de nos amis, me répondirent-ils gaiement ; il est là-bas dans une tranchée qui joue de la flûte à gros bec ; l’on voit notre batterie d'ici, nous allons y retourner ; venez avec nous, vous le verrez. » J’acceptai la proposition sans hésiter, j’'emmenai les deux canonniers à notre bivouac où ils trouvèrent quelques provisions. Je pris aussi ma gourde que je fis emplir de schnaps par un cantinier, je fis part à mon collègue Leroy que j'allais voir un ami et qu'il eût soin de mes affaires. Je partis avec eux.
Tout en avançant, je voyais déjà des boulets courir et sauter dans les environs et quelques chevaux tués par-ci par-là. J’arrivai donc avec mes deux canonniers à la batterie formée de deux pièces de 12 et d’un obusier, placés au milieu de la plaine, dans un retranchement élevé en terre (les autres batteries à droite et à gauche étaient à peu près la même répétition). En arrivant, je cherchai mon ami Gillet que je reconnus bientôt parmi une douzaine de canonniers qui se trouvaient [à en action; il était à l’obu-
sier. Ce fut une vraie joie de nous revoir ; j’entrai également en connaissance avec plusieurs canonniers que j'avais vus au camp de Zest. Aussitôt ma gourde fit la ronde avec tous ces vieux brise-murailles, et chacun reprenait son poste. C’est dans ce moment, cher père, que vous fûtes présent à ma pensée en me rappelant que je suis le fils d’un vieux canonnier. Comme je causais avec mon ami, je remarquais les pièces qui envoyaient de la visite aux assiégés, de même que ceux-ci en envoyaient aux Français; dans ce moment, un boulet vint passer sur notre batterie, aussitôt les canonniers se disent : « Attention, mes amis ! En voilà encore un qui nous cherche. » Alors Gillet observa et dit: « Il va encore nous en arriver un de la même, regardons sa position ; je vais lui en envoyer un qui va compter. » Je fixai aussi ma vue du côté du rempart; un instant après, je vis la fumée ; un boulet arrive frapper et s’enterrer devant la batterie au pied du retranchement. « Bon, bon, disent alors les canonniers, nous les voyons, pointons dessus ? » Et Gillet qui était le premier canonnier de la batterie, disait : « Oui, laissez-moi faire, vite décoiffez-moi un obus », et il pointait et dirigeait la portée de son obusier. Je voyais ce travail avec une espèce d’avidité qui me faisait plaisir. Je demandai aussitôt à mon ami de me laisser au moins mettre le feu. Ce disant, je m'étais déjà emparé de la mèche. Puis l’obusier étant préparé: « Allons feu! me dit Gillet, et ne tremble pas ! Envoie leur celuilà, ils en sauront des nouvelles. » D'une main sûre je mis le feu sur la lumière, le coup part, l’obus siffle en l'air; bientôt nous l’aperçûmes éclater en arrivant sur le rempart où il fit sans doute du fracas, car il n’arriva plus de boulets de cet endroit pendant un assez long intervalle de temps. Ensuite encouragé par ma résolution, je m'approchai des pièces de canon en disant aux canonniers: « Camarades, trouvez bon que je me rende utile avec vous. Laissez-moi seulement mettre le feu aux pièces. » — Gillet leur dit : « Laissez-le faire, il a la main sûre. » Et les canonniers se faisaient un plaisir de m'appeler pour mettre le feu aux trois pièces qui Liraient à volonté, en me disant : « Trompette, sonne la charge! » Je fis cet exercice peutêtre dix coups chaque”pièce ; il semblait que c'était notre
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batterie qui avait le plus d'activité ; aussi plusieurs boulets et obus envoyés des remparts arrivèrent passer près de nous ; l’on n’y faisait attention. Mais un obus bien dirigé arriva tomber dans notre retranchement, positivement à la queue de l'affût de la pièce de 12; on cria aussitôt : « Gare l’obus! à terre ! » A l'instant, tous les canonniers, ainsi que moi, nous nous jetâmes par terre chacun à l’endroit où il se trouvait ; l’obus éclata presque aussitôt, la terre en trembla sous nous, je me sentis frappé de quelques parcelles et me relevai aussitôt que les canonniers: « Ce n’est rien que ça, disait-on ; trompette, sonne la charge ! » Aucun n'avait de mal, si ce n’est un canonnier qui était en train d’embarrer sa pièce quand l’obus tomba à ses pieds ; il se jeta à terre le long de laffût ; l'explosion du coup fit soulever la queue de l'affût qui lui retomba sur les reins ; on le soulagea aussitôt ; il n’était pas blessé et je lui donnai à téter dans ma gourde pour le rassurer.
Cependant il y avait plus d’une heure que j'étais là, je sentais la nécessité de m’en retourner à mon bivouac, lorsqu'un officier d'artillerie arriva me dire qu’il pourrait m'arriver quelque malheur, et que je ferais bien de retourner à mon poste. Alors moi et tous les camarades nous nous souhaitâmes réciproquement du bonheur, nous vidâmes ma gourde, et je me séparai de ces braves gens. J'étais content d’avoir fait cette démarche qui me valut une leçon à l’école de l’expérience.
Le lendemain, troisième jour du siège, le canon cessa de se faire entendre vers les midi; le feu brülait dans plusieurs endroits de la ville, et les Français se disposaient à monter à l'assaut, lorsque l’on apprit que le général Mack, qui commandait les Autrirhiens, consentait à une capitulation qui fut convenue pour le lendemain.
En conséquence notre régiment fit un mouvement et nous marchâmes une partie de la journée, côtoyant la rive du Danube qui est débordé et qui inonde tous ces environs. Ce changement nous fit passer une nuit bien triste dans les champs, sans abri et sans feu. Aujourd’hui, jour de la capiulation, notre régiment vint prendre position dans la plaine sur le terrain qui environne la porte de Stuttgard, notre droite appuyée au bastion avancé de la ville, et se trouva
rangé en bataille, faisant front à la grande route par où la garnison autrichienne devait défiler.
C’est dans cette situation, cher père, que je me plais à vous donner un aperçu d’un grand tableau militaire qui s’offrit en ce jour à la vue de toute l’armée. L'on ne peut jamais rien voir d'aussi martial et d'aussi imposant que cet appareil militaire. L'armée française était pour ainsi dire toute réunie et comptait environ 215 000 hommes. Vers les dix heures du matin, la garnison autrichienne dont on faisait nombre de 30000 hommes d'infanterie, 3000 de cavalerie, 50 pièces de canon avec leur attirail, 40 à 50 drapeaux, etc., tout sortit de la ville en bon ordre et défila avec armes et bagages jusqu’au soir, à la vue de la Grande Armée française qui contemplait ce coup d’œil signalé de la victoire. Les malheureux Kaiserlites, consternés et désespérés, allaient déposer comme des trophées aux pieds de leurs vainqueurs, leurs armes, leurs drapeaux, leurs chevaux, leurs canons, leurs caissons.
L'on remarquait aussi leur général en chef, M. Mack, à cheval avec son état-major, suivant constamment notre Empereur qui le promenait, toujours allant et venant, à la vue des troupes. Cependant, je m'étais avancé à volonté au bord de la route, afin de remarquer et observer de plus près les Kaiserlites. J’aperçus alors deux chasseurs d’un autre régiment qui sortaient de la ville parmi les prisonniers, emmenant avec eux deux chevaux de main qu'ils avaient apparemment achetés auprès des cavaliers autrichiens. C'était un exemple pour moi qui étais dégoûté de ma pauvre Bergère blessée ; je résolus aussitôt de saisir cette occasion pour aller la changer dans la ville avant que la cavalerie en sortit.
Sans perdre de temps, j’allai exposer mes raisons à mon capitaine, afin qu’il me permit d'aller changer mon cheval, ce qu’il m’accorda. J'avais environ 40 goulden à ma disposition ; mon capitaine me remit en plus deux écus de 6 francs en cas de besoin, en me recommandant de bien choisir et de me dépêcher. Je partis aussitôt seul pour mon compte, monté pour la dernière fois sur ma malheureuse Bergère. Je parvins avec beaucoup de peine et d’embarras à me maintenir au milieu des rangs d’Autrichiens qui sor-