J'ENTRE SEUL DANS LA VILLE
taient en foule et remplissaient tout l’espace du chemin de la ville. En m’avançant sur le pont qui traversait le grand : fossé du rempart que l’on avait rétabli avec des madriers, j'avais soin de garder le milieu du chemin, vu que, si je m'en étais dérangé, les Autrichiens étaient disposés sans doute à me pousser et à me faire sauter en bas du pont qui n'avait pas de garde aux côtés, et m'’auraient précipité dans le fossé sans pitié. Je les voyais de mauvaise humeur et les entendais jurer dans leur langage parce que je les obligeais à se déranger pour me laisser passer. Cependant il me vint dans l’idée d'agir de ruse dans ce moment d’embarras. J'avais entendu parler d’un général, prince de Lichteinstein, qui commandait dans Ulm; je m'avisai, étant parmi les Autrichiens, de leur dire avec assurance, en leur parlant allemand : « Camarades, ne pressez pas tant, laissez-moi avancer, je porte un ordre supérieur au général Lichteinstein qui est encore dans la ville.» Puis, je répétais la même chose, lorsque je me voyais barrer par la foule, de manière que ce prétendu ordre me servait de sauvegarde; on se dérangeait pour me laisser passer. Ayant ainsi franchi le pont, ensuite la longue voûte qui traverse le corps du rempart, je parvins enfin à m’avancer dans la ville où je n’éprouvai plus tant de difficultés, quoique à travers un bouleversement sans pareil de troupes, d’équipages, de débris, au milieu des cloaques, elc. Je demandai d’abord à un habitant de quel côté était la cavalerie; il me l’indiqua, et j'arrivai bientôt vers des escadrons de cuirassiers kaiserlites qui se trouvaient là faisant triste figure, les hommes et les chevaux. Comme je me trouvais seul de mon parti parmi tous ces mécontents, quelques-uns d’entre eux vinrent me faire des questions auxquelles je répondais de mon mieux de manière à les flatter, et je m'avançais toujours avec assurance jusqu’à ce que j’eusse rencontré des trompettes auxquels je voulais avoir affaire. J’en trouvai en effet une douzaine de rassemblés ; m’en étant approché, je leur parlai loyalement comme à des collègues, je leur expliquai en allemand lintention qui m'amenait auprès d’eux, je leur dis quelques détails à leur avantage sur ce quise passait hors la ville ; ainsi ma démarche reçut tout l’accueil que je pouvais en désirer.
Je fis l’offre de ce que je pouvais donner à celui qui voudrait changer son cheval pour le mien, pourvu qu'il fut bon et pas blessé ; alors je portai la vue sur sept à huit chevaux blancs qui étaient là, et je m'’arrêtai à un grison qui me convenait le mieux. Le trompette à qui il appartenait me l’offrit et m’assura qu’il était bon et qu'il n'avait jamais été blessé. Aussitôt l'ayant visité, je le trouvai en assez bon état. Nous convinmes de l'échange moyennant firt Kronnen tallers, ou 30 francs de retour ; j'aurais donné davantage si j’eusse été plus riche, tant j'étais content de me débarrasser de ma Bergère. Alors nous nous dépêchâmes d'ajuster et de changer chacun nos effets d'équipement, la selle, la bride, etc... Notre petit commerce se fit en peu de temps ; nous étions satisfaits tous les deux. Puis je me séparai amicalement des trompettes autrichiens ; je montai mon grison et évitai de repasser au milieu des cuirassiers, crainte d’être contrarié par quelqu’un de leurs officiers. Enfin je défilai plusieurs rues, j'arrivai me mettre avec de l'artillerie et des chariots qui se trouvaient en marche et je sortis de la ville avec eux plus facilement que je n’y étais entré. Après environ quatre heures d'absence, j'arrivai vers mon capitaine qui me croyait perdu, bien content de mon grison qui avait huit à neuf ans; je n'avais rien perdu au change.
Lorsque vers le soir les Autrichiens eurent évacué la ville, notre régiment, qui s’en trouvait le plus rapproché, y entra aussitôt afin de parcourir toutes les rues et nous visitâmes tous les endroits où il pouvait y avoir des Kaiserlites réfugiés. C’est dans cette visite que je remarquai des débris et des fracas considérables, des hommes et des chevaux morts par-ci par-là, des maisons brüûlées et bouleversées. Quel tableau de destruction qu'un siège !.…
MA D° CAMPAGNE. — CARRIÈRE DE SEL. — DÉCOUVERTE D’UNE CACHETTE. — BUTIN.
Steyer, le 6 novembre 1805.
Cher père, voici encore bien des fatigues surmontées pour la gloire de notre Patrie. Les troupes françaises sont