‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 59 sur 190 · LA CAVALERIE DANS LES MONTAGNES · texte numérisé non relu

LA CAVALERIE DANS LES MONTAGNES

vons de bien trisies situations pour de la cavalerie ; il n’y aurait pas de quoi briller s’il fallait nous battre dans ces pays sauvages et nous ne pouvons guère nous imaginer de quelle utilité nous sommes parmi ces rochers. Néanmoins, de Kuffstein, nous nous portâmes à Rattenberg, puis à Hopsgarten, à Kizbuhl et nous repassâmes la Salzach à Saint-Veit ; ensuite nous nous dirigeâmes par Wagram, Gastein et Tientz, trois petites villes dans des gorges escarpées et environnées de hautes montagnes par où nous arrivâmes sur la grande route de Carinthie après plus de quinze jours de marches consécutives depuis Steyer.

Chaque jour offrait de nombreux tableaux où mon imagination se perdait en voyant pour la première fois ces immenses chaînes de montagnes, suite des Alpes, imposant chef-d'œuvre de la nature, dont les sommets couverts de neiges perpétuelles élèvent leurs cimes blanches à perte de vue dans les airs, et semblent placés dans ces contrées pour soutenir le ciel. À l’appui de ces hautes montagnes, on en voit d’autres moins élevées qui se prolongent de tous côtés en d’autres chaînes qui se séparent par des gorges et des vallons et sont couvertes de forêts de sapins. On y voit des précipices effrayants et des torrents qui se précipitent à grand bruit à travers les rochers et forment des rivières, des masses de glace, etc.

Le séjour de notre régiment dans ces montagnes est très ennuyeux ; nous ne sommes pas heureux tous les jours et nous ne savons pas quand nous en sortirons. Cependant nous faisons diversion à notre ennui, lorsque nous arrivons dans quelques bourgades ou villages situés dans des endroits où les montagnes s'écartent les unes des autres et laissent de beaux vallons que les habitants cultivent avec soin, ce qui nous paraît un autre monde ; mais nous n'avons pas sitôt fait une lieue ou une demi-lieue, que nous nous retrouvons dans Îles rochers et les bois, où tout parait sombre et monotone et où l’on ne voit que quelques habitations de charbonniers et de bücherons par-ci par-là, quelques bestiaux épars, etc. On rencontre aussi diverses espèces de bêtes sauvages, telles que des ours, des loups, des renards, des écureuils, etc.

Maintenant, mon ami, je vais te faire un autre tableau.

Nous sommes environnés de corps ennemis dispersés dans les montagnes, ce qui nous oblige à nous tenir sérieusement sur nos gardes ; ils nous opposent des obstacles naturels; des ponts rompus, des arbres abattus en travers des chemins, des rochers éclatés et renversés. Tous ces inconvénients sont autant d'obstacles à surmonter. Aux environs de Kirbuhl, notre régiment fut extrêmement fatigué ; l'ennemi avait miné et fait sauter des parties de rochers d’une montagne très élevée dont les masses énormes de pierres étaient déboulées et couvraient la route qui passe au pied. Ce coup d'œil était effrayant, il n’y avait pas moyen de nous maintenir sur la route avec nos chevaux ; nous fûmes obligés de nous pratiquer un passage dans une rivière ou plutôt un torrent qui se prolonge dans cette gorge à côté de la route ; il fallait surmonter la rapidité du courant, nos chevaux avaient de l'eau jusqu’au ventre ; une grande quantité de glaçons roulaient avec l’eau, le fond n’était qu’un abime de cailloux et de grosses pierres de rochers où nos chevaux ne pouvaient poser les pieds en sûreté; plusieurs chasseurs culbutaient; d’autres marchaient à pied dans cette glacière, trainant leurs chevaux après eux ; ce maudit passage dura plus d’une heure, sans sortir de l’eau. Quant à moi, il ne m’arriva aucun accident grâce à mon cheval qui est solide; quoiqu’en faisant plusieurs faux pas, il a franchi toutes ces difficultés. Jamais la situation de notre régiment n’avait été si pénible. Quoique je me plaise dans le désordre, je ne riais pas dans celui-là. Pour comble de misère, nous arrivâmes ce jour-là au soir prendre position dans un verger sur un plateau où se trouvait un hameau de cinq ou six maisons ; là, nous établimes nos bivouacs pour passer la nuit par un temps de neige. Cependant, moi comme la plupart du régiment, nous étions obligés de nous serrer le ventre, n’ayant pas de vivres, si ce n’est quelques pruneaux et une poignée de choucroute crue que je m'étais procurée faute de mieux.

Comme il m'était difficile de rester dans l’inaction, je cherchai à miner pour me restaurer. J’arrivai aux environs de la maison où était notre colonel avec son étatmajor ; là, je remarquai des chasseurs domestiques qui faisaient la cuisine dans une espèce de fournil et la broche

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