UN TOUR D’ESCAMOTEUR
du bivouac tournait pour eux. C'était simplement deux quartiers de chevreuil suspendus à chaque ficelle, tournant devant un bon feu. J'étais, comme le renard de la fable, alléché par l’odeur ; je me tenais caché le long d’un mur et je voyais ce qui se passait à la cuisine par une petite fenêtre qui donnait dans le verger et qui n’était bouchée qu'avec quelques branches de sapin ; j'étais résolu d’attendre un moment favorable pour escamoter quelque chose ; car, en réfléchissant que je n'avais pas soupé et que je n'avais rien pour déjeuner le lendemain, je ne me faisais pas de scrupule d’en prendre où il y en avait. Alors il faisait nuit; je pris si bien mes précautions pour que personne ne me remarquât, qu’enfin je saisis un instant où les domestiques venaient de sortir et avaient fermé la porte sur eux afin d'aller sans doute s’occuper de leurs chevaux. Il ne restait dans le fournil que deux chasseurs d'ordonnance qui étaient étalés sur la paille et qui me paraissaient dormir de bon cœur. Aussitôt, sans perdre de temps, je passai lestement par la fenêtre que je gardais depuis plus d’une heure. Je ne fis que paraître et disparaître dans le fournil. Prendre une bouteille de rosalio qui était sur la cheminée, couper la ficelle qui suspendait le gigot devant le feu, l’escamoter tout chaud et me sauver par la fenêtre du verger, fut l’affaire d’une minute. Alors je cachai ma proie sous mon manteau et j’allai la déposer dans un tas de pierres, évitant avec soin d’être vu par nos chasseurs qui rôdaient aux environs des bivouacs. Toujours favorisé par l'obscurité de la nuit, j'allai aussitôt avertir mon camarade Jupin qui était resté au bivouac près de nos chevaux, où il se brossait le ventre, n’ayant rien à manger ; je le conduisis mystérieusement à mon tas de pierres; là, nous fimes ensemble un délicieux repas du quartier de chevreuil rôti. Il ne nous manquait que du pain pour améliorer notre souper clandestin. Tout fut avalé entre mon camarade et moi; la bouteille de rosalio y passa aussi et nous nous trouvâmes le lendemain au jour bien rassasiés, en dépit sans doute de ceux qui devaient bien bisquer dans le fournil.
Juge, mon ami, de quoi je suis capable quand j'ai faim, Car escamoter le déjeuner de son colonel n’est pas une faible résolution. C’est pour que tu saches aussi que nous
avons des jours de peines dans ces pays. Le froid s'y fait sentir rudement, tout est glacé et couvert de neige depuis quinze jours, heureusement que je suis jeune et robuste !
EXxPÉDITION DANS LA GORGE DE DOLACH. — PRISE DU VILLAGE ET DE 400 AUTRICHIENS.
Sachsembourg, le 26 novembre.
Comme tu vois, mon ami, mon silence n’a pas élé long. J’ai un journal à te communiquer, qui pourra te donner une idée de la guerre de partisans.
Notre régiment ayant sans doute rempli le but de sa course dans les montagnes du Tyrol, arriva à Lientz, en Carinthie, pour de là se diriger de suite sur Leoben, en Styrie, où se trouvait alors le quartier général du 2e corps d'armée.
Ce jour-là, 24 novembre, la 2° compagnie de notre régiment se trouvait de service; nous recûmes l’ordre de nous porter à la poursuite et d'atteindre un petit corps d'’infanterie ennemi isolé qui se retirait dans ces environs. Alors, notre compagnie, commandée par le capitaine Périolat, se détacha du régiment et partit pour son compte. Nous nous enfilâmes dans une gorge étroite, détournée de la grande route, entre deux chaînes de montagnes, sur un sol couvert de neige. Le chemin était glacé et les chevaux marchaient difficilement.
Je me trouvais alors seul trompette à notre compagnie, vuque mon collègue Leroy était resté aux équipages du régiment, ayant son cheval boiteux. Notre capitaine disposa donc sa compagnie comme cela se pratique pour un petit détachement de cavalerie comme pour un grand : c’està-dire que deux chasseurs marchaient en avant en éclaireurs la carabine au poing, ensuite une avant-garde de huit chasseurs commandée par le brigadier Lang, puis notre compagnie qui suivait à une distance convenable, une portée de carabine.
Quant à moi, je marchais seul à mon rang de trompette, 40 à 50 pas en avant de notre compagnie. Ainsi disposés,