PRISE D'UN VILLAGE
nait son fusil et qu’on lui imposait silence au péril de sa vie, qu'elle s’aperçut de sa méprise. Au reste, c'était un pauvre soldat demi-mort de froid et de fatigue qui nous fit pitié : nous ne lui fimes aucun mal, vu qu’il avait été bon enfant. Aussitôt le brigadier nous fit signe de le suivre et nous arrivâmes bientôt, toute l'avant-garde au trot et au galop, sabre en main, sur le poste ennemi que nous trouvâmes logé dans le creux d’un rocher qui formait une espèce de caverne où était établi leur petit bivouac ; là, nous trouvâmes huit soldats qui se chauffaient et qui furent bien étonnés de se voir ainsi surpris. Tout en arrivant sur eux, le brigadier Lang leur dit en leur langage : « Vous êtes prisonniers de guerre, ne faites point de résistance ou vous êtes morts, car tout votre bataillon est pris comme vous. » — En disant, plusieurs chasseurs avaient déjà mis pied à terre et s’'emparaient d’un faisceau de douze fusils qui se trouvaient à l'entrée de la caverne; voilà comme nous nous sommes rendus maîtres de ce petit poste qui ne fit aucune résistance. L'on garda les soldats sans leur faire aucun mal, excepté le sergent kaiserlite qui voulait nous battre ; il s’arrachait les cheveux de colère ; il tächa de se sauver d’entre nos mains, il était comme un possédé; l’on fut obligé de le sabrer afin de le réduire au silence.
Dans le même instant que nous nous occupions à réduire ce poste à l’inaction, notre capitaine arrivait grand train avec sa compagnie, charmé que nous eussions si heureusement débuté, car c'était là la clef de notre entreprise.
Leur bataillon était arrivé à Dolach, qui se trouvait encore éloigné de deux portées de fusil ; alors, sans perdre de temps, notre brave capitaine disposa sa compagnie marchant par quatre de front ; le brigadier Lang avec ses huit chasseurs en avant, la carabine haute, le sabre au poignet ; les officiers et sous-officiers à leur poste. On ne devait point faire de bruit, qu’en entrant dans le village, afin de surprendre l'ennemi au dépourvu ; il n’y avait pas à reculer dans cette occasion, il fallait se battre s’il faisait résistance. Ainsi nous avançâmes au trot. Je marchais dans ce moment à environ vingt pas en avant de notre compagnie et me préparais à sonner la charge en entrant dans le village. L'on apercevait déjà la fumée du bivouac
ennemi, à travers les sapins qui en masquaient encore l’entrée, sur une petite colline au bas de laquelle le chemin faisait un détour. !l nous fallut traverser un obstacle, c’est-à-dire passer sur un petit pont de bois construit sur deux rocbers, entre lesquels roulait avec grand bruit un torrent qui se brisait parmi les glaçons ; c'était un véritable casse-cou que cet endroit, vu qu'il fallait monter un ravin assez roide pour passer le pont et descendre de même sur un chemin couvert ae neige glacée, ce qui offrait quelques difficultés pour les chevaux qui n'étaient pas bien ferrés, dont plusieurs s’abattirent avec leurs cavaliers ; le mien fut de ce nombre ; malgré cela, il n’arriva pas de malheur, chacun se relevait et reprenait son rang. Notre capitaine se dépitait de ce maudit contretemps qui donnait du retard et lui faisait craindre d’être prévenu par l’ennemi et de manquer le coup. Enfin toute notre compagnie n'avait pas encore franchi le pont, qu’impatient d'arriver à son but, notre brave capitaine partit en avant avec ceux qui se trouvaient rassemblés auprès de lui (j'étais de ce nombre) et nous arrivâmes bientôt à l’entrée de ce village qui n’était d’abord qu’un rang de maisons appuyées à une montagne au Nord, laissant à découvert une place assez vaste et aux environs une grande étendue de terrain dont l’enceinte, un peu éloignée des montagnes vers le Midi, laisse subsister des vergers et quelques habitations. Nous aperçûmes, en arrivant sur cette place, des feux allumés, des faisceaux d'armes, des tas de bagages et les soldats éparpillés allant et venant. A cette vue, notre capitaine devint joyeux et dit : « Voilà une bonne affaire, ils ne sont pas à leur poste, nous les tenons ! » Puis commandant avec sa voix de tonnerre : « Garde à vos ! division en avant au galop, chargeons, ramassons tous ces bougres-là! » A l'instant, je sonnai la charge ou plutôt l’épouvante, car je ne pouvais mieux faire, tant j'avais froid à la figure ; alors toute notre compagnie arriva successivement en fourrageurs, le sabre à la main, criant, faisant vacarme, comme si nous eussions été tout le régiment. Bientôt nous fûmes dispersés chacun pour notre compte dans l’intérieur du village, les uns s’emparant des faisceaux d’armes et des bagages, les autres arrêtant et frappant à coups de plat de sabre tous les Kai-