‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 64 sur 190 · LE JEUNE OFFICIER · texte numérisé non relu

LE JEUNE OFFICIER

guerre. » Mais cet officier avait l’air de rechigner, prétendant qu’il n’avait rien à me donner ; et il fixait le lieutenant Chenavard qui m’observait dans ce moment, lequel sembla m'autoriser en faisant un signe de la tête et disant: « Quand les Français tombent dans vos mains, vous savez bien aussi les mettre à sec. » Le jeune officier, voyant que je.le pressais de nouveau, tira d’une poche de côté sous son habit, un portefeuille très propre en maroquin que je lui pris aussitôt des mains; il me réclama au moins quelques papiers qui étaient dedans ; alors je developpai le portefeuille dans lequel je trouvai une provision de banco-dzelds et deux pièces d'or. Je rendis tous les papiers écrits et je gardai le reste pour ma part. En même temps, mon lieutenant :me fit un signe que je devinai; je m'’aperçus que cet officier avait une montre dans son gousset et je La lui demanda ; il refusa de me la donner en jurant en son langage et disant que le droit de la guerre était un droit de voleurs. « J’en suis fâché pour vous, lui répondis-je, il faut que vous

appreniez le métier à vos dépens ; vous me paraissez être d’une bonne famille, vous écrirez votre disgrâce à vos parents et vous leur direz que c’est un trompette français qui vous a exploité. » Ainsi, malgré sa mauvaise humeur, je l’aidai à déménager sa montre qui était en or et qui me convenait beaucoup, et je le laissai aller se dépiter avec ses confrères. Ensuite je tournai mes avisions (sic) d’un autre côté afin de ne pas perdre de temps.

L'on mit une douzaine de ;paysans en réquisition pour aider à casser les fusils ; cette action me plaisait, à moi qui aime la destruction ; aussitôt j’allai aider mes camarades. Quand j’eus brisé une vingtaine de fusils pour ma part et que j'en vis ainsi le nombre diminuer par l’activité des autres briseurs, je tournai mon action d’un autre côté afin de voir ce qui se passait. Je trouvai bientôt les huit caisses des tambours du bataillon, rangées les unes sur les autres sous une espèce de ihangar. A cette vue, je passai mon sabre à travers toutes les peaux que je crevai en présence d’un tambour kaiserlite qui me regardait faire : je Jui dis en allemand : « Camarade Tromm, tu diras à tes collègues qu’en qualité de musicien du haut bruit, c’est le trompette qui a détruit vos instruments. » A l'instant, je

rencontrai mon ami Tiscôme : « Je te trouve à propos, lui dis-je, viens avec moi, cherchons notre vie, j’ai assez bien travaillé ; à présent, allons aussi miner quelque chose pour notre compte, la nuit va venir et nous n’avons pas de vivres. »

Nous nous éloignâmes tous les deux, allant au hasard jusqu'à l'extrémité du village ; nous arrivâmes à une maison de bonne apparence où, après avoir attaché nos chevaux à la porte, nous entrâmes tous deux. Là, nous trouvâmes dans une salle une société de huit à dix Kaiserlites en train de faire bombance autour d’une table assez bien servie; de la volaille, du rôti, du pain blanc, du vin. C'étaient des onters-offiztzirs, ou sous-officiers, qui vivaient sans souci pour le moment, car, comme ils me l'ont dit après, ils ne trouvèrent pas à propos de perdre leur diner; voyant qu'ils étaient pris et que leur présence devenait inutile, ils préférèrent attendre l'événement. Étrange indifférence ! qui fait voir quels soldats c’étaient ! Ils se levèrent en nous voyant entrer, Tiscome et moi; ils étaient apparemment disposés à nous recevoir en frères d'armes ; l’un d'eux prit une bouteille et un verre pour nous offrir du vin, mais ce n’était pas le moment d'établir notre confiance. D'ailleurs notre démarche n'avait rien de commun avec la leur. « C’est très bien, dis-je à mon ami, j'aime quand on ne se gène pas. Allons, il nous faut chasser ces bougres-là hors d'ici et nous verrons après ! » A l'instant, je tirai mon sabre ; mon ami en fit autant et frappant plusieurs coups sur la table, brisant quelques ustensiles, je pris un ton déterminé en faisant les plus gros jurons de l'Allemagne : « Qu'est-ce que vous faites ici, tas de lâches, sortez vite. Vous êtes nos prisonniers!» A quoi ils ne firent aucune réplique ; et, sans m'en demander davantage, tous ces sergents se pressèrent vers la porte à qui sortirait le plus tôt et mon camarade leur faisait la conduite dans le corridor. Comme ils allaient sortir, d’autres chasseurs arrivaient à la porte où ils arrètèrent mes sergents et les bloquèrent dans l'allée de la maison ; là, ils furent fouillés et dévalisés. Les voyant ainsi entrepris par 5 ou 6 chasseurs, je ne m'inquiétai plus des sergents ; je pensais à autre chose. Je rentrai aussitôt dans la salle où je trouvai le paysan et sa

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