‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 65 sur 190 · LE PAYSAN DE DOLACH · texte numérisé non relu

LE PAYSAN DE DOLACH

femme qui étaient comme pétrifiés d'étonnement après l’affarouchis que je venais de faire. Je commençai sans façon à prendre quelques vivres sur la table, et, tout en me rafraichissant, je faisais plusieurs questions au paysan ; je lui demandai une contribution de hundert goulden, et vite et presto, sinon il allait voir arriver da monde qui retour- : nerait tout dans sa maison, tandis que s’il me donnait les hundert goulden, je le garantissais qu’il ne serait rien dérangé chez lui. Alors le Virtz et sa femme voulurent pleurer en me disant qu’ils n'avaient point d’argent. Le moinent était décisif, je ne devais point m'en rapporter à eux, et je les pressai davantage, afin de les persuader de mon mieux. « Allons, paysan, dépèche-toi de me donner ce que je te demande, ta bonne volonté te coûtera moins que si tu te laisses prendre par force; comme tu n’as jamais vu les Français ici, c’est un honneur pour toi de nous y voir, et tu dois nous contenter les premiers; c’est le droit de la guerre que nous exigons ici camme ailleurs; allons dépéchons-nous! cent goulden ou tu seras battu.» Alors le Virtz envoya sa femme quelque part où elle ne demeura pas deux minutes et elle revint m'apporter dans son tablier une quantité de banco-dzelds, des pièces d'argent et de cuivre, monnaies d'Autriche, en disant que c'était tout ce qu’elle possédait. Je pris tout sans compter. Au moment où les chasseurs qui étaient restés dans l'allée avec les sergents, entraient dans la salle, je leur dis que je faisais mon beurre et ils me dirent qu'ils avaient fait aussi le leur. Puis je leur parlai en faveur du paysan qui me priait de faire ce que je lui avais promis ; je le tranquillisai et mes camarades ne le forcèérent en rien. Je pris aussi quelques provisions et je retournai à la compagnie, content de mon avision. Je rencontrai bientôt sur la place le lieutenant Chenavard, je lui offris avec plaisir une bouteille de vin et deux putters vecks. « Eh bien! mon guerrier, me dit-il, fais-tu une bonne journée ? — Ah! oui, mon lieutenant, je pense que je ne suis pas le plus mal partagé ! Le capitaine n’a-t-il pas dit que c'était le plus malin qui attrapait l’autre ?» En disant, je pris ma gourde qui était pleine et je bus à leur santé.

Il y avait environ une heure que notre compagnie était

arrivée dans ce village. Nous nous occupâmes à maintenir nos prisonniers qui se trouvaient réunis au nombre d’environ 400 hommes, tous soldats croates et illyriens, dont un colonel-major, 18 à 20 officiers, 3 chevaux de monture, des bagages, etc. C’étaient les débris d’un régiment. C’est alors que l’on remarqua la tristesse et le dépit de ces pauvres Kaiserlites, quand ils se virent tous désarmés et désorganisés, quand on se disposa à partir du village, quand le capitaine Périolat rendit les officiers autrichiens responsables sur leur vie de tous leurs soldats, quand ils se virent ainsi emmenés et conduits par une compagnie de 75 hommes à cheval qui leur faisaient la loi. Quels regrets se faisaient remarquer parmi eux de s'être ainsi laissé réduire dans une position aussi avantageuse pour eux que dangereuse pour nous ! Chemin faisant, la plupart d’entre eux devenaient moribonds, accablés de fatigue et de froid. Nous allions ètre surpris par la nuit dans la gorge stérile par où nous étions venus; mais par bonheur, quand nous eûmes marché environ une heure, nous primes une autre direction en nous enfilant dans une autre gorge à droite, où, après encore une heure de marche, nous arrivâmes de nuit auprès de plusieurs maisons sur cette route, qui nous fournirent quelques ressources ; là, nous trouvâmes un enclos où nous logeâmes nos prisonniers, et nous y établimes aussi nos bivouacs pour y passer la nuit dans la neige jusqu'à mi-jambes. Dans cette situation, nous fimes des feux d'enfer, où nous nous chauffions pêle-mêle avec nos prisonniers auxquels nous procurions tous les soins qui étaient en notre pouvoir, et ces pauvres diables nous en témoignaient encore leur contentement.

C’est à ce bivouac que je récapitulai toute ma petite fortune ; je me trouvais possesseur d'environ 300 goulden, la plupart en banco-dzelds (assignats qui avaient cours en Autriche) et le reste en numéraire pièces d’or et d'argent ; plus, ma montre d'or, mes autres bijoux et effets précieux pouvaient être estimés à la mème valeur.

Je distribuai alors à plusieurs prisonniers plus de 20 goulden en pièces de 6 Kreutzer et autres monnaies de cuivre qui me devenaient pesantes et embarrassantes. Ainsi, mon ami, tu vois par là si j’avais ma ceinture, mon

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