‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 67 sur 190 · LA FARCE DU DINDON · texte numérisé non relu

LA FARCE DU DINDON

provisions, la cuisine était bonne ; rien ne manquait, tel que moutons, volailles, surtout des œufs à discrétion et puis des fruits et d’autres friandises ; mais le bon vin de Hongrie en bouteilles était le principal. J'avais mis en réserve un gros dindon qui pesait plus de douze livres, dans le dessein de l’accommoder pour ma provision du lendemain ; la nuit élant venue, chacun étant rassasié allait se reposer, lorsque je pris place à la cuisine du château avec mon camarade Tiscôme qui était le chasseur du lieutenant Chenavard, et qui devait aussi faire cuire une paire de canards. Îl était onze heures du soir : j'avais préparé et embroché mon dindon. Le maréchal des logis chef Menard et les maréchaux des logis Coursotte et Rosin m'’ayant vu si bien actionné, m’avaient demandé à acheter ma pièce de rôti, mais je ne l’eusse pas donnée pour 50 francs, tant j'en prenais soin et m’en réjouissais.

Tandis que tout allait son train, mon camarade et moi, nous faisions honneur au vin de Hongrie: jusqu’après minuit, tout alla à merveille. Tiscôme ayant fini sa cuisine, l'envie de dormir le prit et il me laissa seul à mon occupation ; bientôt l’envie de dormir me prit à mon tour etil me fallait encore au moins une heure pour que mon dindon fût en état d’être retiré du feu; j’essayais tous les moyens de me distraire, mais je ne pouvais plus résister. LL y avait là le jardinier de la maison ; nous lui avions fait bon accueil et l’avions fait boire et manger avec nous, mais ce n’était pas une raison pour me fier à lui ;: cependant je n’avais pas d’autre moyen et je cédai. J'engageai donc cet homme à prendre soin de mon dindon et à m'éveiller dans une heure ; je lui donnai deux goulden et lui en promis autant s’il faisait ma commission ; il m'’assura de tout avec serment. Alors ne pouvant plus me soutenir tant le sommeil m’accablait (la vertu du vin de Hongrie l’augmentait encore), je me jetai sur un matelas que Tiscome avait apporté là, et je dormis deux heures de bon cœur, pendant que l’on me faisait le poil. Juge, mon ami, quel fut mon dépit en m’éveillant, de trouver le feu éteint, mon dindon escamoté et un vieux balai embroché à la place ! « Ah! maudit sort, fatalité ! m’écriai-je, fallait-il se donner tant de peine pour un trognon de balai ! » Aussitôt

j'allumai ma bougie et je me mis à chercher après le maudit jardinier, mais inutilement. C’est ainsi que je fus dupé. Je pris mon parti en brave, pensant que l’on m'avait fait ce que j'étais moi-même capable de faire. Dès que le jour fut venu, je fis de nouvelles recherches et je me procurai des renseignements ; je connus bientôt les escamoteurs de mon dindon par les plaisanteries que l’on m’adressa. Le maréchal des logis Coursotte eut pourtant la conscience de m'en donner une part, et il en fit avec ses amis le partage que j'aurais désiré faire avec les miens ; l’ont m'’eut au moins de l'obligation, car le dindon était bon et l’on m'en fit compliment,

Enfin notre compagnie quitta le Château d’abondance ; notre régiment se porta sur Bruk, ville assez considérable où nous nous trouvâmes environ 25 000 hommes du %e corps d'armée réunis. Ensuite notre régiment se porta avec d’autres sur la route de Vienne. L’est justement ce jour-là que l’on apprit par des courriers la nouvelle de la bataille d’Austerlitz, en Moravie, dont nous nous trouvions encore éloignés d'environ 50 lieues.

Car tel est l’ordre et la direction des divers corps d’armée ; le nôtre est destiné à remplir une autre tâche, de manière que toutes les opérations se rattachent au même but.

C’est dans cette journée à jamais mémorable dans l’histoire et célèbre dans les annales militaires de la nation, qu'une partie de la Grande Armée française, commandée et dirigée par le génie du grand Napoléon et de nos braves généraux, se couvrit d’une gloire immortelle en exterminant les armées russe et autrichienne. Notre régiment éprouvait un certain dépit de ne pas s'être trouvé à cette grande bataille dont l’on apprendra bientôt les détails en France, où l’on doit se glorifier d’une telle victoire.

Notre régiment arriva, hier 5 décembre, prendre position à un bourg nommé Kindberg, où nous fimes des réjouissances à l’honneur et à la gloire de nos frères d'armes d’Austerlitz.

Voici le détail d’un événement auquel j'ai donné le premier signal au régiment. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, chaque compagnie était paisiblement à son bivouac; je

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