‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 69 sur 190 · AVENTURE DE LA CARABINE MAUDITE. — SUSPENSION DES HOSTILITÉS · texte numérisé non relu

AVENTURE DE LA CARABINE MAUDITE. — SUSPENSION DES HOSTILITÉS

De Neykerk, le 11 décembre 1805.

Mon cher ami, avant de te parler de Neykerk, il faut que tu apprennes jour par jour après quels événements jy suis arrivé ; Car, si je participe à quelques moments d’agréments, j'éprouve aussi de grandes contrariétés, tu vas le voir par les détails des circonstances qui m'ont amené à de fâcheux résultats, à cause de mes imprudences et de mes étourderies.

En partant de Kindberg, notre régiment se porta à Veitsch.

Le lendemain, 7? décembre, nous vinmes descendre une fameuse montagne, appelée le Sommering, dont le chemin tortueux et couvert de glaces nous mettait dans une situation assez critique, vu que les chevaux, les pièces de canon et les caissons descendaient avec nous, pêle-mèêle, plutôt en glissant qu’en marchant, et que c'était avec grandes peines que l’on évitait les dangers et les précipices. Enfin après cette descente qui dura plus d’une heure, nous arrivâmes à Schodwienn, bourg situé dans un défilé étroit dominé par plusieurs forts d’où l’ennemi était déjà délogé par nos troupes qui avaient passé avant nous.

C'est en arrivant dans cet endroit que j'eus encore une

DUEL AVEC CLOËS 98

querelle à soutenir avec un nomé Cloès, trompette au régiment. Depuis quatre ans, il existait à la vérité entre nous deux une rancune qui s'était alimentée et qui devait éclater tôt ou tard ; nous nous entreprimes donc pour cette fois. 11 s’agissait de nous brosser à coups de sabre, et pour cela, nous nous rendimes accompagnés de trois témoins, dans un ravin écarté, où nous étions si peu disposés à nous ménager, que nous nous menacions d’un combat à mort ; alors nous nous attaquâmes avec fureur. Les premiers coups s'évitèrent de part et d'autre; puis, j’eus bientôt l'avantage sur mon adversaire, que je pressais si fort et avec tant de vigueur, que je ne lui laissais plus le temps de se reconnaitre, c'est-à-dire qu’ilse trouva forcé de rompreà mesure que je marchais. Puis se trouvant embarrassé par l'inégalité du terrain parmides cailloux et des bancs de neige amoncelée, Cloëès tout dérouté et ne pouvant plus se remettre en garde, prit sa course et se sauva à travers les bancs de neige en disant: « Viens, cherchons une autre place. » Je le poursuivais toujours : « Prends ton cheval pour mieux courir, ou demande quartier si tu ne veux plus défendre ta carcasse de chien. » En disant, je le vis tomber et s’engloutir dans un gouffre de neige ; presqu’au même instant, emporté par l’action que j'avais à le poursuivre, moi-même je fis un faux pas dans les pierres et me culbutai aussi dans la neige. Ce contretemps était des plus risibles pour nos témoins qui nous suivaient et nous aidaient à nous relever ; je m'étais fait mal au genou et au bras; l'animosité était à son comble entre nous deux. Nous eussions continué notre combat si les chasseurs ne s’y fussent opposés fortement; ils tâchèrent même de nous réconcilier ; ils voulurent prendre fait et cause contre celui de nous deux qui ne voudrait pas céder: enfin nous nous séparâmes, mais la paix n’était pas faite.

Maintenant, mon ami, tu vas voir le plus beau de l’aventure et à quoi s’exposent deux mauvaises têtes. Le lendemain 8, nous nous retrouvâmes à cheval à la tête du régiment; les camarades qui avaient été instruits de notre affaire de la veille, nous firent quelques plaisanteries, si bien que la querelle recommença et nous nous provoquâmes de nouveau. Cloës qui se trouvait le plus offensé,

avec les autres trompettes à la tèle du régiment, la carabine en bandoulière sur le dos. Je devais m’observer parrapport à l’assaut de la veille ; mais tout semblait calme, et je fis la route assez gaiment avec les autres qui me plaisantaient, il fallait bien rire aux dépens de quelqu'un. Cependant j'étais bien embarrassé de cette carabine, à cause de ma trompelte qui se brisait contre : puis il faisait un mauvais Lemps et je ne pouvais pas me couvrir de mon manteau. Alors j’éprouvai un certain dépit, que mes camarades augmentaient encore par leurs raisons sur l’article ‘de la maudite carabine; j'aurais voulu payer 50 francs pour en être débarrassé. Enfin je me trouvai tellement contrarié, que je jetai la carabine dans un fossé plein de neige, sans m'inquiéter de ce qu'il en résulterait. Un instant après, le maréchal des logis chef de la compagnie vint m'apporter une autre carabine avec son fourniment qu’un chasseur de la compagnie avait laissée au bivouac; l’on ignorait ce qu'il était devenu. C'était précisément à moi que cela s’adressait, encore de la part du capitaine ; par conséquent, j'étais sensé avoir deux carabines à porter ; je ne pus m'empêcher de dire au maréchal des logis chef : si c'était que le capitaine le faisait exprès el s’il prenait mon dos pour un arsenal ; que mon service ne m'obligeait pas à porter une carabine. L’on me répondit que telle était la volonté du capitaine et que je devais lui en rendre compte. Voilà, mon ami, comme l’on provoque des mauvaises têtes. Je ne voulus pas que mon capitaine eût raison avec moi et je me débarrassai encore de cette carabine en arrivant à Neyekerk qui est une petite ville assez jolie, située au débouché des montagnes, à 12 lieues de Vienne. C’est alors que nous vimes Îa fin des chaînes de montagnes que nous étions ennuyés de parcourir depuis plus d’un mois.

Le lendemain 10, notre régimnent se porta dans la plaine de Neustadt, où nous nous trouvâmes réunis, tout le 2e corps d'armée, qui faisait sa jonction, ce jour-là, avec un un autre corps d'armée venant d'Italie. Bientôt la nouvelle circula dans nos rangs qu’on allait livrer une furieuse bataille à une armée autrichienne qui s'était rassemblée et couvrait Vienne de notre côté ; pour lors, notre armée manœuvrait en conséquence et montrait toutes les disposi-

Page 1