‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 71 sur 190 · SAUVE-QUI-PEUT · texte numérisé non relu

SAUVE-QUI-PEUT

pette ; enfin, je l’ai jetée. — Ah! tu l'as jetée! el l’autre carabine et le fourniment que Médard t’a remis, qu’en as-tu fait? — Capitaine, je l'ai remis au chasseur Saur, qui est venu me la réclamer en arrivant à Neykerk; vous savez sans doute tout cela mieux que moi. » Tout en disant, je remarquais quelque chose de farouche dans les regards de mon capitaine, je vis de suite qu'il avait son caprice de mauvaise humeur à passer, et qu’il fallait m'en méfier. En effet, il avança sur moi: « Mauvais sujet, tête incorrigible, c'est ainsi que tu te moques de moi et que tu te joues de ma volonté, ah! tu ne veux pas que ton dos soit un arsenal! » En disant, il devenait rouge de colère; et moi je battais en retraite dans la cour de mon logement, en me tenant à une distance suffisante pour ne pas me laisser atteindre, et je lui disais: « Je vous en prie, capitaine, calmez-vous, à quoi bon vous mettre en colère contre moi, cette passion ne convient pas à votre caractère, si je vous ai manqué, je vous demande excuse.— Îl te convient bien, Jean-F....., de réprimer mes actions! attends, je vais t’excuser! » Puis il tira son sabre hors du fourreau et courut sur moi. Je me sauvai lestement afin d'éviter une distribution et je jouai des jambes autour de la cour qui était assez grande. Je courus une fameuse poste. Lorsque je passais près de mes camarades qui se trouvaient là et qui m’encourageaient, je leur disais : « Eh! mes amis, nous faisons un tour de manège! » Mon capitaine outré de ce que je le bravais, me poursuivait sans relâche, en disant : « Gredin, si je t'atlrape, je te coupe en morceaux. » À quoi je répondis : « C’est inutile de vous donner tant de peine, vous ne m'attraperez pas! » Ses menaces me donnaient des jambes; en effet, comme je courais mieux que lui, j'avais assez d'avance dans l’étendue de la cour pour ne pas le craindre à la course. Alors je me crus obligé de m'enfiler dans une petite ruelle étroite qui se trouvait au fond de la cour, et qui avait une porte de sortie dans les champs; puis mon capitaine continuant à me poursuivre dans cette ruelle, pensait déjà m’y tenir bloqué, lorsqu'il me dit : « Ah! t'y voilà donc! tu ne m’échapperas plus! » Mais j'élais guidé par un bon génie que j'invoquais à mon secours, puisque, par le plus grand bonheur, la porte de

sortie n'était pas fermée à clef; je tirai vivement le verrou et la porte s’ouvrit; il était temps, je n'avais plus dix pas d'avance lorsque je franchis cette porte.

Ah! mon ami, je ne puis t’exprimer le soulagement que j'éprouvai en me voyant ainsi sauvé et en plaine. Mais il fallut encore jouer des jambes, car l’animosité de mon capitaine augmenta en me voyant lui échapper dela ruelle; il me poursuivit encore une portée de fusil dans la terre labourée, que le dégel rendait molle et difficile à parcourir pour lui qui était plus lourd que moi, ce qui me rendit bientôt l’avance sur lui. J'éprouvais donc une sorte de joie en moi-même, d’être échappé à une poursuile aussi extraordinaire. Bientôt je vis mon capitaine tout essoufflé, obligé de renoncer à me donner la chasse. Il finit par me dire : « Arrive ici, coquin, je te l’ordonne. » Alors je me rapprochai de lui, mais j'avais soin de me tenir à une distance raisonnable pour ne pas me laisser empoigner, en lui disant : « Mon capitaine, je connais la différence qu’il y a de vous à moi, je ne puis m'’approcher davantage, croyez bien que je n'’irai pas de bon cœur me faire rosser quand il m'est interdit de me revancher; je vous prie de m'excuser si je vous ai fait mettre en colère ; allons, mon capitaine, soyez généreux: vous devez me pardonner en faveur de l'adresse que j'ai eue de vous échapper. — Comment, mâtin, dit-il en avançant encore sur moi, voilà que tu me donnes des conseils à présent! Arrive ici, te dis-je. — Mon capitaine, lui répondis-je avec fermeté, ce n’est pas le moment de vous obéir pour celte affaire, mais si vous voulez vous calmer. je vous promets de mériter ma grâce par une bonne conduite. » Tandis que je parlais ainsi, plusieurs de mes collègues étaient accourus de notre logement pour être témoins de la chasse, lorsque mon capitaine prit le parti de s’en retourner, mécontent sans doute d’avoir manqué son coup; il me dit seulement : « Drôle, tu n’en es pas quitte de celle-là. Je t’en promets une autre. » Ainsi finit cette scène ; et je retournai au logement avec mes camarades, en réfléchissant sur cette singulière aventure, ne pouvant bien concevoir d’où provenait cette fureur de mon capitaine à vouloir me battre, dans un moment où je n'avais pas affaire à lui, où je n’avais rien négligé dans mon ser-

Page 1