ENTREVUE AVEC LE COLONEL
vice. Prétendait-il que j'avais éludé sa volonté à l’occasion des carabines? J'avais raison et c'était un caprice de sa part; je suis trompette, et mon service ne m'oblige pas à être porteur des carabines malgré moi; si c'était pour mes extravagances, elles étaient confondues avec celles de mes <amarades, et puis j'avais soin de ne pas me faire remarquer des chefs plus particulièrement que les autres. Néanmoins, je sentis que celte scène devait me maintenir dongtemps dans la crainte de mon capitaine et que je devais éviter, autant qu'il me serait possible, sa présence.
Le lendemain de la scène de mon capitaine, je me trouvais de service chez le colonel, lequel me fit dire de venir Qui parler. Je pensais que c'était pour me punir, ou du moins pour me faire une sévère réprimande relativement à ma conduite. Je m’y présentai avec assurance; c'était la première fois que j'avais une entrevue avec lui ; je m’aperçus que mon abord ne lui déplaisait pas, par l’accueil qu’il me fit ; il me donna une leçon que j'écoutai avec soumis- Sion ; puis voyant qu'il n’était pas trop sévère à mon égard, je me hasardai de lui répondre conformément aux disposilions que j'avais; c’est-à-dire que je ne voulais pas le. tromper. « Je vous remercie bien, mon colonel, lui dis-je, de vos attentions. Mon capitaine est mécontent de moi, mais je tâcherai de me corriger à l’avenir ; cependant vous devez bien savoir ce que c’est qu'un jeune homme de 49 ans, livré à toute la fougue d'une jeunesse ardente! Sans doute, mon colonel, que je ferai encore des sottises, <t je vous prie de me les pardonner d'avance ; je vous promets qu’à mesure que l’expérience surmontera mes erreurs, je deviendrai un bon sujet et un des bons soldats de votre régiment, je vous en donne ma parole d'honneur. » Alors mon colonel parut satisfait de ma hardiesse, puisqu'il finit par me dire que ma franchise lui était agréable, mais qu'il ne me ferait pas grâce de mes soltises et que si j'avais les dispositions que j'annonçais, je devais éviter de me faire punir, etc.
Chose extraordinaire! mon ami, depuis que le colonel Curto commandait notre régiment, je n’avais jamais occupé son attention. C'est donc de l’époque de cette lettre que ma <onduite et mes actions vont être remarquées par lui.
Mox SÉJOUR A GRATZ. — UNE GRAND’GARDE AUX ENVIRONS. — LE FEU AU POSTE.
De Gratz, le 12 janvier 1806.
Mon ami, voilà donc encore une fois la paix faite entre la France et l’Autriche. Comme tu as pu le remarquer dans mes lettres précédentes, je n’ai pas couru de grands périls pendant cette guerre, malgré la bonne disposition que nous avions de nous mesurer avec l’ennemi; l’on n’a pas eu besoin de nos bras, puisque notre présence a suffi pour leur faire peur ; on en fait peu de campagnes comme celle-là!
Depuis ma dernière lettre, notre régiment est parti de Neykerk pour changer de direction; de retour par Kirchberg, Kriegla sur Bruck, toujours côtoyant les rives de la Muehr, nous nous portâmes par Forley, Reittlstein, Pegau, et nous arrivâmes à Gratz, en Styrie, capitale de cette province.
Notre régiment se trouva d’abord seul pour occuper cette grande ville, il se dispersa dans les divers quartiers chez les plus riches habitants, où nous nous trouvâmes aussi heureux qu'on peut l'être quand on a tout ce que l’on peut désirer. Les six premiers jours se passèrent ainsi dans l’abondance, lorsque l'on découvrit un complot des habitants de la ville dont le but était de massacrer et d’anéantir notre régiment ; alors on prit des mesures de sûreté et notre régiment se resserra davantage, c’est-à-dire que nous nous trouvons logés par 10, 12, 45 et jusqu'à 20 hommes ensemble dans les maisons les plus considérables, où nous nous faisons également bien servir. Un régiment d'infanterie, un quartier général, des équipages etc., arrivent aussi occuper la ville.
L'on ne peut faire un séjour plus gai, ni plus varié que celui que je fais à Gratz depuis plus de 45 jours. Ce sont sans cesse de nouvelles parties de plaisir en société avec mes amis; l'argent ne nous manque pas et nous donne tous les moyens de nous divertir toujours en de nouvelles aventures, toujours parcourant les différents quartiers de la