UNE GRAND’GARDE
ville ; dernièrement j'ai abimé ma montre d’or, après l'avoir trempée dans le vin. J’ai acheté en place une belle et bonne clarinette, avec quoi je m'amuse davantage et puis je divertis mes camarades. Je vais te donner un échantillon de notre service afin d'arriver au détail de plusieurs aventures qui me sont survenues.
Je te dirai que notre régiment fournissait alternativement une grand’garde de 100 hommes, qui allait s’établir à un poste à environ trois lieues de distance de la ville, sur la route de Hongrie. Là, j'y ai monté pour mon tour ‘trois grand’gardes avec notre compagnie; notre poste était tout simplement établi sur la grande route, non loin d’une maison seule, nos vedettes placées en conséquence, et l’on faisait des patrouilles fréquentes durant la nuit. A la pointe du jour, tout le poste partait à la découverte jusqu'à un bourg appelé Wildonn, où les hussards hongrois poussaient également leur reconnaissance, de manière que nous occupions ce bourg tour à tour ; le plus souvent, nous poussions notre découverte jusqu’à ce qu’on rencontrât la reconnaissance des hussards hongrois, ce qui occasionna plusieurs fois des petits engagements partiels et des coups de sabre.
Il y a quelques jours, c'était la dernière garde que je montais à ce poste ; je me fis assez remarquer par ma conduite pour donner prise à mon capitaine et me faire mettre en prison. car c'est de là où je suis maintenant, que je ’écris. Voici, mon ami, comment tout cela est arrivé.
J'étais de grand'garde au poste en question avec notre compagnie, par une de ces nuits d'hiver où il gelait si fort, que l’on pouvait à peine y résister ; l’on se rangeait autour d’un grand feu, où l’on rôtissait d’un côté et l’on gelait de l’autre ; les uns essayaient inutilement de se reposer, et les autres tâchaient de se dissiper. Par bonheur, le vin et l’eau-de-vie ne nous manquaient pas: chacun apportait sa provision et l’on buvait chaud, ce qui étourdissait la rigueur du froid ; mais nos pauvres chevaux souffraient beaucoup à rester en place. Cependant, vers les deux heures du malin, je m'offris pour aller en patrouille, afin de dégourdir mon cheval; alors nous partiines à quatre hommes et un brigadier.
Suivant la direction qui nous était donnée (d’ailleurs nous connaissions bien le terrain de ces environs), notre patrouille arriva, après une heure de marche à travers champs, sur un poste de paysans que nous trouvâmes autour d’un bon feu, au coin d’un bois, dans lequel ces pauvres gens se sauvèrent aussitôt qu'ils nous reconnurent. Nous parvinmes à en arrêter un, que nous emmenâmes avec nous un bout de chemin, et que nous renvoyämes après qu'il nous eût informé qu’il y avait des hussards hongrois dans leur village, qui les obligeaient ainsi à monter la garde, afin de les prévenir si les Français venaient de ce côté. Le but de notre patrouille étant rempli, nous revinmes vers notre poste, ayant le visage et les pieds gelés ; jamais je n'avais eu plus froid. Nous trouvâmes nos camarades fatigués, couchés sur la paille autour du feu, essayant de prendre un peu de repos. À ce moment, nous nous aperçümes d'une aventure qui allait survenir. Comime nous nous plaisons dans le désordre, nous nous disions tout bas: « Laissons venir les choses naturellement, nous allons rire tout à l'heure. Ceux qui dorment là vont avoir un réveil comme il n'y a pas de trompette pour en sonner un pareil. » Puis un autre dit: « Allons autour de nos chevaux, il ne paraltra pas que nous nous sommes aperçus de <e qui doit arriver. » Qui fut dit fut fait, tout ce qui était prévu arriva. Plus de 50 hommes de notre compagnie se trouvaient là couchés sur la paille, entortillés chacun dans son manteau; la paille qui était brisée et jonchée sous leurs pieds s'éparpillait jusqu’au feu, si bien que nous avions vu des brins s’allumer successivement, lorsque nous élions convenus de laisser venir les choses naturellement. Bientôt la paille s’alluma aussi vivement que de la poudre; les chasseurs qui se sentirent le feu aux pieds, se levèrent pré- <ipitamment en s'écriant: « Gare ! gare! mes amis, le feu est à la paille.» Aussitôt, moi etles autres mal avisés, nous nous trouvâmes là pour voir l'effet de cette bagarre et aider les camarades à éteindre le feu, mais il fut impossible d'y réussir ; c'était une confusion; tout remuait et se précipitait en sursaut, chacun pensait plutôt à secouer les brimborions de paille ou flammèches d'après ses bottes, son pantalon ou son manteau, et à sauver quelques effets.