JE M'ÉCHAPPE
{41 prétendait me faire marcher malgré moi ; alors je m'’entêtai et lui aussi, de manière qu'il tira son sabre hors du fourreau et se crut par son humeur autorisé à me rudoyer. Ce qui me fit mettre en colère contre lui; je pris aussi mon Sabre en main; dans cette situation, je défendais à qui que ce fût de m'’approcher et je transportai malgré lui mes effets à mon logement. Lorsque M. Naudet, souslieutenant à la compagnie, arriva pour voir cette scène, il s’approcha de moi et me persuada avec douceur. Comme j'aimais cet officier, je lui obéis avec confiance et lui remis mon sabre ; alors je vis bien que je ne pouvais plus manquer d'aller en prison après cette incartade. Je fus conduit par quatre chasseurs de garde et le maréchal des logis Elminger, marchant ainsi à travers la ville. J'avais déjà passé le pont couvert, quand je m'aperçus que l’on me conduisait à la prison de la ville ; je trouvais cette pilule un peu dure à avaler. Alors il me vint dans l’idée de faire encore une farce à Elminger, c’est-à-dire de lui échapper, ou du moins de lui faire courir une poste ; aussitôt pensé, aussitôt décidé ; alors mes conducteurs me voyant aller assez tranquillement, ne se méfiaient pas de moi, quand je leur dis tout résolument : « Allons donc, dépéchons-nous d'arriver, marchons plus vite !...» Tout en disant, je brusquai le mouvement et me mis à courir de toutes mes jambes. Elminger et deux chasseurs voulurent aussitôt me suivre, en criant : «Arrête, arrête ! » mais j'étais le plus leste et je Les laissai bien derrière moi. Je parcourus ainsi au hasard les détours de plusieurs rues et mon escorte me perdit bientôt de vue. Cependant Elminger, surpris de me voir ainsi lui échapper, suivit mes traces avec ses quatre hommes, puis renoncant à me trouver, ils s’en retournèrent rendre compte au capitaine de mon évasion.
Tandis qu'Elminger me poursuivait, je trouvai bon de quitter le quartier de la ville où je l'avais laissé ; alors je revins passer la rivière dans un batelet très éloigné du pont, et j’allai me réfugier à l'extrémité d’un faubourg, où j'étais sûr qu'on ne viendrait pas me chercher; puis j’entrai dans une auberge, afin de m'y reposer, et où je me fis traiter en conséquence. C'est là que, me trouvant vis-à-vis de moi-mème, j'avais le loisir de réfléchir sur tout ce qui
se passait à mon égard ; je prévoyais bien que pour une cause légère, ma mauvaise tête en préparait une grave, parce que mon capitaine voulait me mener durement. Alors je trouvai bon de faire ma profession de foi, espérant par là me réconcilier dans l’esprit de mes supérieurs ; aussitôt je me procurai de quoi écrire et je rédigeai une pétition tout naïvement, suivant mon style, que j’adressai à mon capitaine et aux officiers de la 2 compagnie, tendant à calmer leur sévérité à mon égard, les priant d'excuser ma jeunesse qui m’entrainait malgré moi dans des défauts de conduite. IL est inutile, mon ami, de t’en dire plus long là dessus ; tu peux bien penser que je me trouvais dans une situation assez critique pour tâcher de m'en tirer. Je me sentais très raisonnable dans cette auberge, je m'applaudissais de mes idées, tant j'étais content de moi, et j'aurais désiré être toujours de même ; je me figurais que ma pétition allait faire tout oublier ; au moins j’espérais obtenir quelque adoucissement, car il est toujours bon d’avoir un peu de présomption.
Cependant, vers les dix heures du soir, je quittai ma retraite et je revins tranquillement à l’auberge où étaient logés les chevaux de notre compagnie ; là, je trouvai des chasseurs de garde d’écurie, et notamment Veber, un de mes amis, auquel je remis ma pétition, en lui recommandant de la remettre au sous-lieutenant Naudet qui la remettrait au capitaine Périolat. Comme il était tard, je ne jugeai pas nécessaire d'aller à mon logement déranger personne, et je passai la nuit au poste.
Le lendemain matin, j’allai mettre mes effets en ordre et j’attendis la décision de mon sort. Après le pansage des chevaux, M. Elminger vint me dire : « Allons, M. le fuyard, on dit que vous avez écrit une lettre au capitaine pour demander votre grâce, mais vous n'avez fait que différer d'entrer en cage ; suivez-moi, nous allons voir si vous m'échapperez encore aujourd’hui. » A quoi je répondis que s’il n’avait pas été un brutal à mon égard, je lui aurais obéi, mais qu’hier et aujourd’hui n'étaient pas les mèmes jours et que j'allais me rendre de bonne volonté. Aussitôt nous partimes tous deux et nous arrivâmes à cette fameuse prison, que je redoutais tant la veille. Ainsi j'entrai dans ce