LA PRISON DE GRATZ
vaste bâtiment sans savoir quand j'en sortirais. J'étais mécontent à mon tour contre mon capitaine qui ajoutait la dureté à la rigueur, car la punition qu'il me faisait subir là ne pouvait guère me servir d'exemple de sagesse, vu que je suis dans une maison de force destinée à renfermer tous les condamnés, les malfaiteurs et toutes sortes de mauvais sujets de la ville et de la province.
Je fus donc introduit dans une grande chambre qui avait pour tous meubles un grand lit de camp et un banc, ce qui ressemblait assez à un corps de garde ; là, je me trouvai en bonne et joyeuse compagnie, avec environ 30 militaires de la garnison de Gratz, dont sept chasseurs de notre régiment ; c’étaient tous bambocheurs finis, qui me reçurent parmi eux avec les cérémonies d'usage, l’on me présenta un verre et je payai ma bienvenue. Tu vois, mon ami, que si les salles de discipline sont faites pour corriger les militaires qui se mettent dans le cas d’être punis, l’on y oublie aussi bientôt la privation momentanée de sa liberté, en se livrant tous ensemble à divers genres de récréation qui conviennent aux militaires. Ainsi je vis toujours sans souci et je prends le temps comme il vient; je m'amuse aussi bien dans ma prison comme en ville, je me suis fait ami du geôlier en lui donnant quelques rétributions ; il ne gène pas beaucoup les Français qui sont sous sa surveillance, c'est dire qu'il nous donne quelques libertés dans la maison, mais pas au-delà, et le profit lui revient ; — ce qui m'a déjà procuré les occasions de dépenser plus de 40 goulden depuis huit jours à faire des folies.
Enfin, mon ami, il est question que notre régiment doit partir de Gratz sous peu ; ce qui sera, je l’espère, la cause de ma mise en liberté... Je finis en t’embrassant de bon cœur, etc...