‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 77 sur 190 · HEUREUX SÉJOUR A KLAGENFURT. — COUP D'ŒIL SUR LES ALLEMANDES · texte numérisé non relu

HEUREUX SÉJOUR A KLAGENFURT. — COUP D'ŒIL SUR LES ALLEMANDES

De Klagenfurt, le 22 février 1806.

Vive la joie et le bonheur! mon ami, je ne connais plus la misère, cette vieille bête qui est si familière avec le

soldat. Quand par mes étourderies j’éprouve des contrariétés, je les oublie bientôt en faveur des bons moments que je me procure. Imagine-toi que j'ai une bonne amie qui croit bientôt se marier avec moi! Mais n’allons pas si vite ! Je dois, avant de te parler de cette affaire, te faire connaître la suite de mon journal.

Notre régiment est parti de Gralz après avoir demeuré près d’un mois dans cette ville, dont le souvenir me sera une époque remarquable à cause des folies que j’y ai faites. Nous nous portâmes par Wichau, Feilbach, Straden, dans de nouveaux cantonnements à douze ou quinze lieues de Gratz, c'est-à-dire dans des villages aux environs de Radkersbourg, frontière de Hongrie. La compagnie dont je fais partie vint occuper un assez bon village, où nous fûmes logés chez les paysans, à discrétion ; là, je passai des jours heureux en parties de plaisir, non de ces parties comme j'en faisais à la ville, mais des plaisirs simples à la mode de la campagne.

Après être demeuré plus de huit jours dans ce paradis champêtre, notre régiment se rassembla pour changer de direction. (A la suite de la paix de Presbourg, les troupes françaises devaient évacuer la basse Autriche.) Nous nous rernimes en marche vers notre nouvelle destination. — Ce fut alors que nous apprimes la nouvelle que nous allions aller en Italie. Notre régiment rentra donc encore dans les montagnes et les sapins; nous marchâmes par Voitzberg, Saint-Léonard, Neumark, Saint-Weit et nous arrivâmes à Klagenfurt, où nous sommes logés depuis les premiers jours de ce mois ; cette ville est assez belle, les rues sont régulières et les maisons bien bâties, elle est fortifiée d’un beau rempart qui l’enveloppe, et entourée d'un fossé large et profond. L'on y entre par quatre portes différentes. Cette capitale de la Carinthie est riche et bien située ; l’on y remarque deux belles places publiques décorées par une belle statue équestre de Marie-Thérèse et par la Fontaine du Dragon de la fable, qui est un colosse dans ce genre.

Depuis notre arrivée dans cette ville, tout le régiment y fait un séjour agréable ; les habitants chez lesquels nous sommes logés sont très affables. Quant à moi, mon ami, je me trouve dans une situation charmante; je suis très

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bien logé chez un beker mann Virtz hauss (boulangeraubergiste); je me comporte comme un galant militaire dans cette maison où je suis bien vu et où j'ai déjà su me faire aimer de la fille de mon hôte en lui disant des gentillesses qu’elle n’est pas habituée d'entendre avec les garçons de la ville, ce qui la flatte assez pour que je m'’aperçoive qu’elle prend de l’inclination pour moi et qu’elle se plaît à m’écouter, puisqu'elle me dit qu’elle préfère aimer un Français comme moi, que tous les Allemands de la ville. |

Sophie (c’est son nom) est une bonne grosse brune, âgée comme moi de 19 à 20 ans, ce n’est pas une beauté piquante, mais c'est un bon cœur, c’est sensible et trop crédule. Elle en est arrivée à croire que je me marierai avec elle.

Aussi, juge, mon ami, si je redoute d'avance le jour où il me faudra partir et abandonner ma chère Sophie au désespoir. Je l’assure que notre séparation sera pénible, car elle m'aime assez pour me faire craindre qu’elle ne veuille me suivre en Italie... Mais j’arrangerai tout cela, et je promettrai de revenir... Hélas ! je crains bien qu’elle ne s’aperçoive que je l’ai trompée! Dans ce cas, elle ne sera pas la seule; un militaire peut aimer sans gène et quitter l’objet sans peine.

Maintenant, mon ami, que je suis sur le point de quitter l’Allernagne, je pourrais te donner quelques détails relatifs aux mœurs et coutumes des différentes provinces que je viens de parcourir, mais cela me mènerait à des descriptions'trop longues. D'ailleurs, je ne me suis pas donné grand soin à étudier les Allemands ; comme l’on dit : chaque pays, chaque mode ! Je n'ai vu tout cela que superficiellement. Cependant j'ai remarqué que parmi les femmes, il y en a de belles et de laides, de farouches et de privées, en Allemagne comme en France, mais elles sont peut-être moins rusées et moins civilisées (exception faite de celles qui sont d’un rang distingué). L’habitude qu’elles ont de vivre avec leurs bourrus de paysans qui savent mal raisonner et agissent brutalement, fait qu’elles aiment mieux les Français qui ont des manières dégagées et un langage plus doux, toujours portés à la galanterie, ce qui fait que

les Allemandes n'hésitent pas à nous donner la préférence ; joint à cela l'autorité que nous prenons, le peu de résistance que nous trouvons, nous font faire des conquêtes assez facilement.

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