JE VENDS LA PEAU DE MON CHEVAL
aidé seulement des conseils de quelques camarades, je voulus profiter moi-mème de la dépouille de mon cheval ; j'allai aussitôt chez un cordonnier, nommé Morino, qui achetait les peaux de chevaux ; je lui vendis de suite la dépouille du mien, et j’en reçus le prix convenu, 22 lire {ou 11 francs). Je m'associai aussitôt avec quatre chasseurs qui se trouvaient aussi démontés et nous allâmes à l’hosteria pour boire la peau du cheval, car nous étions très affamés de vin qui est très bon en Italie et qui n’est pas cher, six soldi le bocal. Nous étions bien aises de trouver le moyen de nous en régaler. Nous n'ignorions pas que notre démarche était repréhensible et mal calculée, mais elle était volontaire, parce que nous savions que Médard, maréchal des logis chef de la compagnie, mauvais Gascon, très intéressé, avait l'habitude de vendre lui-même à son profit les dépouilles des chevaux qui mouraient à Venzonn ; il donnait seulement une pièce de 30 sols au chasseur démonté, et lui se procurait du bon vin et des bons repas avec ce qu’il retenait. Comme je trouvais cela injuste, je fus résolus à vouloir profiter de toute la somme que je venais d'obtenir de mon cheval ; je ne voulais pas, disais-je, que Médard me fit la queue.
Pendant que Morino enlevait le cheval de l'écurie, Médard vint faire l’appel de la compagnie pour le pansement des chevaux ; alors les gardes d’écurie lui firent le rapport de ce qui se passait, et Médard, voyant que je manquais à l'appel, alla de suite en prévenir le capitaine, auquel il rapporta tout au pis, si bien que le capitaine devint furieux contre moi et promit d'en faire un exemple sévère. Il y avait déjà plus d'une heure que nous étions, mes quatre <amarades et moi, dans une hosteria éloignée, en train de déjeuner de salame et de persute, lorsque nous vimes arriver Médard avec quatre chasseurs de garde : « Ah! les voilà, mes gaillards, dit-il en entrant ; bien ! courage ! est- <e ici que vous venez à l'appel ? le capitaine va avoir soin de vous. » Puis s'adressant à moi: « Qui vous a permis, monsieur, de vendre votre cheval, vous allez me remettre <et argent. » — À quoi je répondis: « Mon chef, vous n’attendez pas après cela pour vivre ; vous savez que nous ne sommes pas heureux dans ce pays, ne trouvez pas mal
que nous ayons un moment de récréation. » En disant, je versais du vin et j'en offrais aux chasseurs qui accompagnaient Médard, ce qui paraissait le vexer. Je fis encore apporter quatre bocaux de vin: « Il parait, dis-je, qu’on nous prépare un vilain dessert ; notre chef nous donnera bien le temps de finir notre écot. » Et je versais aux chasseurs : « Allons, mes amis, de la résolution ! c’est moi qui paye tout. » Alors je pris le temps de faire le compte et de payer la dépense, en dépit de Médard qui nous pressait toujours de sortir.
Enfin il fallut céder à la circonstance, et nous fûmes conduits tous les cinq dans un vieux bâtiment délabré qu'on appelle la chambre commune, située sur la place de la fontaine, où nous savions bien qu’il y avait une chambre qui servait de salle de police ; mais c’eût été trop doux pour nous. L'on avait trouvé un cachot affreux pratiqué dans les fondations de ce bâtiment, où l’on nous fit descendre tous les cinq; là, nous fûmes dupes de notre bonne foi, et nous nous consolâmes ensemble dans notre mauvaise fortune en nous faisant donner par nos camarades ce qui nous était à peu près nécessaire. Je me fis aussi ap- . porter ma clarinette, afin de passer quelques instants à me désennuyer.
Là, après avoir réfléchi sur toute l’horreur de notre situation, nous nous trouvâmes dans un vieux cachot qui avait servi autrefois à renfermer des malheureux condamnés aux fers, à en juger par les murailles où se trouvaient encore scellés des anneaux, des barres, des chaînes, aux bouts desquelles étaient attachés des carcans pour mettre les fers au cou et aux pieds. Nous ne voyions le jour que faiblement, au travers d’un soupirail pratiqué dans l’épaisseur de quatre pieds de mur, barricadé par un double grillage en fer, la porte aussi toute plaquée en fer, fermait avec deux gros verrous et deux serrures. Ainsi, juge, mon ami, si nous étions bien serrés. Notre plus grand mal encore, c’est que nous étions tourmentés par une multitude de rats, de souris et de scorpions, ce qui nous empêchait de dormir, car il fallait sans cesse nous occuper à faire la chasse à cette vermine. Cette punition n'était pas suppor- Lable, nous ne pouvions jamais nous trouver pis. Cepen-