‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 81 sur 190 · LE CACHOT · texte numérisé non relu

LE CACHOT

dant nos plaintes parvinrent à notre capitaine, qui donna la consigne au corps de garde de nous laisser sortir deux heures par jour, quand on apportait nos repas, afin de prendre l’air dans une espèce de basse-cour sur les escaliers de notre cachot ; ensuite l'on nous renfermait. Quelquefois nos camarades nous faisaient passer du vin, ce qui soulageait nos peines et étourdissait nos chagrins. Nous trouvâmes même un expédient qui nous profita: comme nous avions horreur des fers qui nous environnaient, nous devions nous débarrasser de ces instruments de la tyrannie. À cet effet, nous fimes venir le maréchal ferrant de notre compagnie, nommé Jolibois, auquel nous proposâmes de livrer secrètement toute la ferraille qui se trouvait dans le cachot. Jolibois s’en accommoda pour son usage et nous procura des outils afin de couper les scellements. D'accord avec quelques chasseurs de garde, nous livrâmes au maréchal plus de 100 livres de fer ; nous n’en devions ‘aucun compte, personne n'avait fait la visite de notre cachot, et nous n’étions pas responsables du fer.

Sept jours s'étaient déjà écoulés dans cette triste situation, sans aucune nouvelle sur notre sort ; lorsque, le huitième, le colonel faisant une tournée dans les cantonnements de son régiment pour voir ce qui se passait, arriva à Venzonn. Alors un rapport lui fut fait par notre capitaine, où je ne fus sans doute pas ménagé, car, le, même jour, j'appris que j'étais condamné à un mois de cachot, et mes compagnons à quinze jours, ce qui fut lu à l’ordre de la compagnie, comme pour servir d'exemple.

Cette nouvelle fit sur moi l’effet d’un coup de foudre ; j'eusse préféré être fusillé que de rester encore un mois au cachot. Aussitôt je tirai un plan dans ma tète, sans rien communiquer de mes idées ; j'étais résolu à faire un mauvais coup si je ne réussissais pas. Vers les midi, à la garde montante, je donnai au brigadier de garde, nommé Lang, un prétexte pour qu’il me laissât sortir un instant ; je l’assurai que je n’abuserais pas de la liberté qu'il me donnait et que j'en devais faire un bon usage. Ce qu’un autre n'aurait pas osé prendre sur lui, ce brave homine Île prit. Lorsque je fus hors de la portée de la prison, je me sauvai de mon mieux afin de ne pas être rencontré et j'arrivai à

mon logement où je m’habillai de suite proprement dans mon uniforme, déterminé à aller parler directement au colonel qui devait diner avec son état-major et les officiers de notre compagnie à l'hôtellerie de Venzonn. Je jugeai qu'il fallait attendre après le diner de ces messieurs, le moment du départ du colonel. J’allai en conséquence me

camper dans un recoin d’une maison déboulée, qui se

trouvait positivement vis-à-vis de l’écurie où étaient les chevaux du colonel. C’est là, dans les décombres de cette masure, que je demeurai blotti, pendant plus de deuxheures, à faire mille réflexions et à étudier ce que je devais dire à mon colonel. Je vis passer et repasser la garde avec Médard qui me cherchait pour me ramener à l'abbaye de Sotbougre ! ; mais j'avais soin de ne pas me montrer, afin de ne pas manquer mon plan. Enfin je vis arriver à l'écurie le chasseur du colonel, nommé Dubois, qui était un de mes

amis. Alors je sortis de derrière mon tas de pierre el j’allai

le trouver et lui faire part de ma position, en lui disant qu’il pouvait bien me favoriser dans mon intention, ce qu’il fit de bon cœur. Il me donna le cheval du colonel à conduire, ce qui devait me servir de sauvegarde ; j’emmenai donc le cheval jusqu’à l’hôtellerie, où j’aperçus le colonel au balcon avec les officiers qui me voyaient venir. Je rencontrai l’adjudant Roger, auquel je demandai si le colonel était disposé à m’entendre, car j'allais lui demander ma grâce. Il me répondit que c'était ce que je pouvais faire de mieux.

Lorsque le colonel vint pour monter à cheval, je me présentai devant lui, et lui dis : « Mon colonel, vous voyez devant vous le plus malheureux et le plus repentant de tous vos sujets vous demander grâce de la punition qu’il a méritée. Je vous prie de me pardonner ma faute et d'oublier tout ce qui s’est passé, je vous proteste que c’est la dernière sottise que je ferai ; jainais je n’oublierai la leçon que vous me donnez aujourd’hui ; croyez bien que je ne donnerai plus à mes supérieurs aucun sujet de se plaindre de moi, ni de me punir. Colonel, je me recommande à votre clémence; ma reconnaissance et ma

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