‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 82 sur 190 · MA GRACE · texte numérisé non relu

MA GRACE

bonne conduite justifieront vos bontés ? » Après que j'eus parlé sans avoir été interrompu, mon colonel qui voyait mon chagrin et mon repentir, me fit quelques observations pour mon bien ; puis, se tournant vers mon capitaine et les officiers qui étaient là: « Vous avez entendu, capitaine Périolat, ce qu’il vient de me dire ; eh bien ! je suis d'avis de tout lui pardonner, à condition qu’il tiendra ses promesses ; je vous le recommande et ne l’épargnez pas s’il fait encore des sottises.. » Puis s'adressant à moi: « Que cette leçon te serve d'exemple ! je ne veux pas de mauvais sujets dans mon régiment. » Comme je me trouvais assez bien rassuré, je pensai aussi à demander la grâce de mes camarades. Lorsque le colonel fut monté à cheval, je lui dis : « Mon colonel, mettez le comble à vos bienfaits en accordant la grâce des quatre chasseurs qui sont encore dans un affreux cachot. » Alors je m’aperçus qu'il faisait signe à mon capitaine et lui disait tout bas : « Vous les mettrez en liberté. Ayez soin de ces mâtins-là... » Enfin je me retirai en remerciant mon colonel. J'éprouvai alors un sentiment de joie qu’il est difficile de t’exprimer, mon ami. Je courus au cachot annoncer le résultat de ma démarche à mes compagnons, et nous nous livrâmes ensemble à la joie d’être délivrés du précipice où nous étions tombés pour avoir voulu braver les circonstances.

Comme tu peux bien le penser, mon ami, celte aventure fut bien sensible à mon cœur ; et, toute désagréable qu’elle fût, elle me devint salutaire; je sentis la nécessité de modérer mes passions et de me tracer un nouveau plan de conduite afin de tenir mes promesses. Je ne suis plus bambocheur, je m'amuse raisonnablement, et fais toujours attention de ne pas me faire punir ; c’est-à-dire que l’honneur est mon guide ; l’obéissance et l'exactitude dans le service, mon devoir ; la franchise et la loyauté, mes principes. Toujours bien vu et estimé de mes camarades, mes supérieurs m'estiment aussi. Enfin, je commence à mériter la bienveillance de mon capitaine, vu que j'éprouve ses bienfaits autant que j'ai éprouvé ses rigueurs.

Je te dirai que je ne suis pas resté longtemps démonté ; mon capitaine trouva bientôt l’occasion, près d’un bourgeois de Venzonn, de m'acheter un beau cheval blanc élevé dans

ce pays et qu’il me donna à soigner ; je me trouve dans un autre monde, tant je suis content ; je n’ai jamais vu un aussi joli cheval de mon goût, je l’ai nommé Bijou à cause de sa beauté, de sa bonté et de sa finesse; il a six ans; il n’a servi qu’à mener une sedia, petit cabriolet léger, dont les bourgeois italiens se servent pour aller en route.

Depuis près d’un mois que j'ai ce cheval à ma disposition, je le dresse au manège sous le harnais d’uniforme et je l’instruis par principe sous son cavalier, à quoi je réussis très bien, je me fais admirer avec, je me trouve le mieux monté de la compagnie et je ne changerais pas mon Bijou pour le meilleur cheval du régiment.

SÉJourR À RANA ET A GÉMONA. — JE M’APPELLE MAINTENANT Lucas.

De Gémona, le 27 octobre 1806.

Depuis six mois, mon ami, que je ne t'ai pas écrit, il ne m'est rien survenu d’extraordinaire; notre situation s’est beaucoup améliorée par les petits changements qui se sont opérés dans notre régiment.

Après deux mois de séjour à ce maudit Venzonn, notre compagnie en sortit le 1er mai pour venir demeurer à Rana, village situé dans une campagne assez fertile à 5 milles

d’Üdine, où nous avons passé la plus agréable saison que l’on puisse voir, dans cette Italie que l’on nomme justement le jardin de l’Europe.

Je fus logé chez un des bons paysans du village (nommé Carlo Ponti), avec le brigadier Lang, qui est devenu mon camarade de lit. Nous sommes depuis longtemps bons amis et bien d’accord ensemble; aussi nous participons aux plaisirs que nous savons nous procurer par les variétés de nos amusements.

C'est ici que j'ai changé mon nom de famille qui ne pouvait être bien prononcé par les Italiens, à cause de la difficulté de la lettre H. Je ne suis plus connu par eux que sous le nom de Lucas. Ainsi, mon ami, tu sauras que l’on m'’appelle à présent signor Lucas; ce nom me devient familier et avantageux, et tu me verras souvent à l'avenir figurer

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