SÉJOUR A RANA
dans mes espiègleries sous ce nom que je conserverai chez les Italiens.
Je me liai d'amitié avec le fils de mon patron, jeune homme de 26 ans, nommé Dom Carlo, dont le caractère sympathisait avec le mien. Il avait du goût pour apprendre à parler français, j’en avais pour apprendre l'italien ; tous deux d'intelligence, nous nous instruisions réciproquement à écrire et à traduire des phrases dans les deux langues.
Je te dirai aussi que depuis que notre régiment est assez paisible dans ces cantonnements, notre colonel a décidé de réorganiser la musique, ce qui me regarde, et je suis obligé d'aller souvent à l'état-major, à Tricesimo, où nous nous réunissons les trompettes, et les chasseurs qui sont comme moi désignés pour faire partie de la musique.Là, nous faisons des répétitions sous la direction du capitaine Planzeaux qui est chargé de cette affaire, en attendant qu'il nous arrive un maître de musique. Je pratique toujours ma clarinette.
Cependant, quoique nous soyons en paix avec nos voisins les Autrichiens, c’est une espèce de calme qui précède la. tempête, et nous n’en sommes pas moins censés en campagne, puisque voilà encore la guerre allumée entre la. France, la Prusse et la Russie, grâce à ces fameux Anglais qui ont les moyens, avec leurs trésors et leur politique, d’entrainer successivement les nations de l’Europe à faire la guerre à la France; c’est-à-dire que tour à tour les nations seront dupes de la perfide influence de ces éternels ennemis. Mais à quelque chose malheur est bon, car les armées françaises toujours victorieuses ne connaissent que le chemin de l’honneur et de la gloire. En dépit de nos ennemis, nous immortaliserons nos victoires à force de lauriers cueillis dans les champs de bataille, tant que nous serons dirigés par le génie de l’intrépide Napoléon.
Notre armée française d'Italie borde et observe les frontières de l’Autriche, ce qui fait que nous nous trouvons un peu serrés dans ce pays; nous serions beaucoup plus heureux d'aller partager les travaux de nos frères d'armes en Prusse; quoi qu’il en soit, nous sommes destinés à garder l'Italie jusqu’à nouvel ordre.
Vers le commencement de ce mois, notre régiment a
quitté ses cantonnements des environs de Tricesimo, où l'infanterie nous a remplacés, et ainsi j'ai quitté mon heureux séjour de Rana. Comme je fais partie de la musique, qui s'organise maintenant sous la direction d’un bon maitre {le brave père Nicolas Felstiker) que notre colonel a fait venir au régiment, j'ai été obligé d'abandonner mon service à la compagnie, afin d'être réuni avec les musiciens à l'état-major, qui occupe Gemona, qui est maintenant le point central des nouveaux cantonneinents de notre régiment; c’est un bourg mal bâti, situé en amphithéâtre sur la pente d'une montagne, où nous ne sommes pas très heureux, ce qui me fait regretter Rana el mes camarades de la 2° compagnie.
Du jreste, mon séjour à Gemona n’a rien d'intéressant ; je m'occupe de mes exercices, de mon service et de la chasse.
LA TANTE PASQUETTA. — LA GRÈLE. — UNE QUERELLE. — Bruou ET RONDEAU.
De San-Vito, le 30 juillet 1807.
Mon ami, tu me fais une espèce de réprimande de ce que je ne t'ai pas écrit depuis neuf mois. Cependant tu n'as pas dû ignorer ma situation, puisque j'ai écrit plusieurs fois à mon père. Mais aujourd’hui, je vais te dédommager.
Dans le courant de novembre dernier, notre régiment quitta ses mauvais cantonnements pour en prendre de meilleurs de l’autre côté du Tagliamento, passant par Udine, Campo-Formio, village célèbre par la paix de ce nom; ensuite, traversant le Tagliamento, l’état-major vint se loger à San-Vito, petite ville assez agréablement située, environnée de villages riches. par la fertilité du terroir, surtout en bon vin. Chaque compagnie occupe un de ces Villages; la 2° dont je fais toujours partie, quoique j'en sois détaché, occupe un joli bourg appelé Cordo Vato, où j'ai souvent occasion d’aller pour affaire de service ou autrement; alors je revois avec plaisir mes camarades d’habitude.
Je me suis associé avec un trompette, nommé Duflot,
LA TANTE PASQUETTA 125
qui fait aussi partie de la musique; le bon accord qui nous guide dans nos habitudes (tous deux ayant les mêmes principes et les mêmes caractères), fait que nous sommes deux amis inséparables. D'abord nous nous trouvâmes logés chez un teinturier (Luigi Franki), dont la maison est gouvernée par la tante Pasquetta, vieille fille très religieuse et bigole, n’importe; nous nous trouvâmes supérieurement bien,. mon ami et moi, vu les bontés et les égards que l’on avait pour nous; aussi savions-nous bien nous en rendre dignes par notre bonne conduite, le caractère de nos divertissements et de notre gaité; tout plaisait à la bonne signora Pasquetta et nous faisait aimer d'elle, de son neveu, des autres parents et des voisins. Mais deux bamboches survenues par la suite, brouillèrent notre ménage; la signora Pasquetta se trouva contrariée, en disant que nous avions scandalisé sa maison. Alors, après environ cinq mois de logement in casa del signor Luigi Franki, nous fûmes obligés d'en déloger; c’est un maréchal des logis chef et un fourrier qui ont pris notre place.
Cependant la garnison de San-Vito se trouvant composée du colonel, de tous les officiers, des sous-officiers attachés à l'état-major, de toute la compagnie d'élite, de la musique, des ouvriers, des magasins, etc., il arriva que les habitants et les militaires se trouvèrent trop foulés; il fallut un peu dégarnir, ce qui obligea les musiciens, ainsi que des chasseurs attachés au dépôt, d'aller loger à Savorgnano, village situé à un mille de San-Vito. C’est là que je demeure depuis quatre mois, logé avec mon ami Duflot chez un bon contadino, où nous faisons ce que nous voulons, vu que nous ne sommes sous la vue et conduite d’aucun chef; toutefois nous sommes obligés de venir faire le service à San-Vito. Mes récréations particulières sont la pêche aux: écrevisses dont il y a une grande abondance, puis la chasse, et puis mes exercices, courses et promenades à cheval à volonté, assauts d'armes, etc.., tout ce qui me convient et qui peut donner de l’activité à un jeune homme.
. Entre tous les événements remarquables, en voici un dont le souvenir est encore terrible : le 19 mai dernier, un orage épouvantable éclata sur le territoire et le village de
Savorgnano ; une grèle effrayante tomba ; des glaçons pesaient jusqu’à six livres, ce qui détruisit toutes les récoltes, extermina la plupart des animaux qui se trouvaient dehors dans les pâturages, jusqu'à des personnes. En un mot, c'était une destruction et une désolation générale ; jamais je n'avais vu un pareil désastre. Ce que j'ai trouvé d’extraordinaire après cet événement, c'est que l’on allait ramasser de tous côlés les moutons, les volailles, le gibier, tout ce qui était bon à manger, et que les paysans ne voulaient ni toucher, ni tirer parti de rien, disant qu'ils ne devaient pas manger des animaux qui avaient péri par la main de Dieu. Nous autres militaires, qui ne sommes pas si scrupuleux, nous fimes de bonnes provisions de ce que nous trouvions de meilleur en gibier, dindons, oies, canards, poulets, etc.
Ce n’est pas tout, mon ami, si je te rapporte tout ce que j'ai d'agréable dans mes occupations, je ne suis pas sans éprouver quelques désagréments. Je viens encore d’avoir une querelle au moment où je m'y attendais le moins.
Un jour du mois de juin dernier, j'étais trompette de service à San-Vito, je sonnais l'appel du pansement de l’aprèsmidi, lorsqu'un nommé Lacogrie, chasseur à la compagnie d'élite, espèce de grand brutal qui se fie à sa force et à ce qu'il est assez habile à tirer des armes, vint vers moi. Il a été mon premier camarade de lit au régiment: je lui ai même rendu des services, entre autres, dernièrement encore, dans une affaire où il s’est fait mettre au cachot après avoir tué un chasseur à Savorgnano. Pour me récompenser, ce diable de Lacogrie, qui se trouvait en ribotte, me chercha dispute impudemment, parce que je le faisais sortir du cabaret en sonnant l'appel. Je me moquai de lui et de sa bêtise ; puis des mauvais propos de part et d'autre nous échauffant les oreilles, il vint pour me frapper. Pour le coup, je mordis à la grappe sans perdre de temps ; tenant l'embouchure de ma trompette dans ma main, je lui en lançai vivement deux coups dans la figure, si bien que mon embouchure fit deux trous comme un emporte-pièce ; il se trouva tellement surpris de se voir la figure entamée, que sa colère augmenta; je le vis chercher à ramasser une pierre ; aussitôt je me lançai sur lui afin
DUEL AVEC LACOGRIE 127
de l’en empècher. Je le saisis vivement, je le renversai à terre, et je le piochai à coups de poing sur sa figure ensanglantée, sans lui donner le temps de se reconnaitre. J'allais le trainer dans un canal près duquel nous nous trouvions, lorsque des chasseurs qui nous regardaient faire sans s'être mélésde notre partie, finirent par nous séparer et emmenèrent Lacogrie bien rossé et confondu en moins de trois minutes. Alors je continuai ma tournée de sonner l'appel ; durant le pansage, cette aventure fut connue de toute la garnison. Chacun me faisait compliment de la raclée que je venais de donner à Lacogrie qui est un vilain coco grêlé, et de ce que je venais de lui percer le visage et de lui pocherle nez et les yeux, cequi augmentait encore sa laideur et le faisait être un sujet de plaisanterie. Après le pansement, il vint me trouver et me montrer comme je l'avais arrangé. Je me doutais bien qu'il faudrait vider cette querelle le sabre à la main, puisqu'il m'avait menacé en me disant : « Dans une heure, tu ne mangeras plus de pain. » C'est-à-dire qu'il se promettait de me tuer. Cette menace ne m'empêcha pas d'accepter le rendez-vous. Je ne craignais pas mon adversaire sous le rapport du courage et du savoir-faire, nous nous étions souvent éprouvés ensemble dans les salles d'armes et dans plusieurs assauts; les mèmes maîtres nous avaient montré. Je parlai donc à deux braves garçons de mes amis de la compagnie d'élite, Chany et Champion, nous nous rendimes ensemble sur le terrain; Lacogrie y arriva bientôt avec un autre chasseur, il n’y avait aucune explication à faire, il fallait nous battre ; alors Chany, qui détestait Lacogrie, voulut prendre ma partie, mais je lui refusai, en disant : « Laisse-moi faire, mon ami, je ne crains pas cet animal-là ; je dois lui travailler le cuir, il n’a pas affaire à ce pauvre bougre qu'il a tué, parce qu’il ne savait pas se défendre... » Ces mots firent impression sur Lacogrie qui me dit: « Allons, dépèchons-nous, en garde! » Voilà, mon ami, de ces moments de fureur auxquels on ne fait pas de réflexions. où il faut braver le danger et montrer du courage, lorsque deux hommes se trouvent ainsi animés du désir de se vaincre. Nous nous trouvions derrière une haie, le sabre en main,
nous commencions à nous lâter par principes, sans con-
naître encore quelle eût été l'issue de notre combat, lorsque les témoins vinrent nous séparer en nous prévenant que l'adjudant arrivait avec quatre hommes de garde, et à l'instant, j’entendis la voix de M. Antoine qui disait: « Ah! les voilà, mes drôles! Je vais vous apprendre à vous battre. » Aussitôt nous nous trouvâmes entrepris par les hommes de garde qui nous emmenèrent. Alors Chany et moi expliquâmes notre affaire à M. Antoine qui la connaissait déjà. J'avais affaire à un bon soldat, enfant du régiment, qui pensa bien que Lacogrie était l’agresseur et, comme il n’était pas bien prévenu en sa faveur, il le fit conduire au cachot et me promit que j'irais aussi après mon service fait. Mais à la descente de ma garde, je me sauvai à mon logement; on ne pensa plus à moi et j'en fus quitte à bon marché. Quoi qu'il en soit, je crois que nous sommes loin de nous réconcilier, Lacogrie et moi; à la première occasion, nous nous empoignerons encore.
Je te dirai aussi, mon ami, que j'ai éprouvé dernièrement une peine qui m'a été bien sensible ; tu te rappelles que je t'ai parlé d’un joli cheval que mon capitaine m'avait donné à Venzonn, en avril 4806. Eh bien, mon ami, on me l’a pris. Voici comment: Dans les premiers jours de ce mois, il arriva au régiment une remonte de chevaux venant de Chambéry, ce qui a donné lieu à un tiercement général, comme cela se pratique dans la cavalerie. Un maréchal des logis, par son rang d'ancienneté, avait droit de me prendre mon cheval qui lui convenait ; jamais je n'éprouvai une aussi grande contrariété. Figure-toi un homme qui perd sa femme qu’il aimait bien, qui le rendait heureux et content et à laquelle il était très attaché : je fais la même comparaison quant à moi et à mon Bijou chéri, que j’ai si bien soigné et instruit. Je fus obligé d'en prendre un autre dans la remonte: j'ai choisi un petit cheval gris-pommelé, âgé de quatre ans, bien fait, bien portant, que j'ai nommé Rondeau, en terme de musique, je le dresse et l’instruis de nouveau. Je pense qu'il sera bon, mais ce ne sera jamais mon Bijou; je ne vois pas le maréchal des logis Debrenne d’un bon œil de m'avoir fait ce mauvais tour.
Enfin je te dirai que je m'ennuie un peu à présent ; j'ai