ÉLISA DE SAN-VITO
comme la maladie de mon pays depuis que je suis en correspondance active avec mon père qui fait des démarches auprès de ses supérieurs pour tâcher de me faire entrer dans la gendarmerie, si bien que je languis dans cette espérance, car cela me ferait plaisir de me rapprocher de ma famille ainsi que de toi, mon ami, pour vous faire voir combien je suis changé et combien j'ai profité depuis six ans d'absence. Mais je crois que ce sont des peines perdues ; tant que la France aura des guerres à soutenir, il me faudra demeurer et faire mon chemin au 8e régiment de chasseurs à cheval; par la suite, je tâcherai d'entrer dans la Garde Impériale.
Sésour A SAN-Vi1To. — LA MUSIQUE. — VOYAGE A VENISE. — LA SAINT- JEAN DE 1808. — BEAUMONT. — QUERELLE VIGOUREUSE. — DÉTAILS D'UN DUEL.
De San-Vito, le 21 août 1808.
Depuis plus d’une année je ne t'ai pas écrit, mon ami; j'ai beaucoup de choses à te dire relativement à ma situation qui est toujours assez agréable. Si j'ai tardé si longtemps, c’est que la nature de mes occupations ne me laissait pas un moment de loisir.
Dans les premiers jours d’août de l’année passée, la musique revint loger à San-Vito, et depuis ce temps, je suis toujours avec mon ami Duflot, logé chez un menuisier-tonnelier nommé Pietro Bertoli. Nous sommes aussi bien venus chez ces bonnes gens qu'auparavant chez la Signora Pasquetta. Toutefois, j'ai beaucoup gagné au change, en ce que je me suis occupé jusqu’à présent d’une liaison sérieuse avec la fille de mon patron. Le père et la mère Bertoli ont quatre grands enfants ; entre autres Antonio, qui est un fort garçon de 20 ans et est un de nos amis, pour nous amuser, lui, Duflot et moi, dans les parties de plaisir : et Elisa, ma chère Elisa, qui est une jolie brune de 19 ans, qui s'occupe dans la maison et aide sa mère dans les soins du ménage.
Dès que je vis Élisa, je la trouvai de mon goût et je devins épris d'elle. Je me fis bien venir du patron, en mon-
. trant le désir d'apprendre à travailler avec lui. Cela se trouve facile, car tous les jours, quand mon service et mes occupations militaires sont finis, je vais employer mes moments de loisir dans son atelier ; là, je m'occupe à scier, hacher, dresser et parer le bois et à divers petits détails utiles à ce métier; je demande des avis au patron ainsi qu’à Antonio qui voient que je leur suis déjà utile et se font un plaisir de me montrer à travailler et me préparent de l’ouvrage. Voilà, mon ami, comme je vais devenir ouvrier, tout cela pour l'amour d’Élisa dont les charmes faisaient l’objet de mes plus tendres affections. Au milieu de toutes mes occupations, je ne négligeai rien pour lui plaire; aussi j'entrepris de sonder son cœur novice dans son aimable simplicité, je lui inspirai bientôt des sentiments qui se rapportaient aux miens, soit en lui parlant, soit en lui écrivant des billets : la langue italienne offre tant de charmes aux amants par sa douceur et la finesse de ses expressions ! Finalement, nos cœurs se lièrent par une inclination réciproque qui est fondée maintenant par Pattachement et l'amour le plus pur. La mère Bertoli n’ignore pas cette liaison, le père paraît indifférent là-dessus, il ne s'occupe pas de sa fille; la mère pense tout bonnement que c’est une liaison d’enfantillage que les circonstances ont fail naître. Aussi m'aime-t-elle comme son fils, elle m'appelle son ragazzo, son gros Lucas, et elle a pleine confiance en moi. Sur la demande que je lui fais, elle nous donnesouvent la permission, à Élisa et à moi, d'aller à la promenade et au bal, afin d’avoir un peu de récréation ensemble, elle nous dit seulement : « Mes enfants, soyez sages et prenez garde à vous! » Nous fûmes sages, quoique j'aie 22 ans et mon Élisa 49. Je l'en reparlerai par la suite. Entre temps, je vais te parler d’autres actions et des agréments que j'ai dans la musique.
Depuis près de deux ans que l'état-major de notre régiment est établi à San-Vito, le service dans le cantonnement est assez doux pour moi, notre musique fait des progrès rapides par les soins du bon père Nicolas Felstiker, duquel j'ai su me faire bien aimer par mon intelligence et les attentions que je prends à me rendre utile à ce bon maitre, puisque je puis dire être son favori; j'ai profité à