VOYAGE A VENISE
se prolongent de chaque côté des canaux avec des rampes en fer de chaque côté des maisons, dont la plupart sont des boutiques et de riches magasins de toutes sortes de marchandises. L’on ne peut communiquer d'une rue à l’autre sans s'embarquer en payant. De place en place, des petits ponts construits délicatement en fer et en bois, fornant des demi-cercles, permettent de passer d'un côté à l'autre de la rue.
En flottant ainsi par l’intérieur de cette ville, il y a des endroits où le fond demeure à sec sous les bâtiments, suivant comme la marée est basse, et l’on voit à jour les pilotis et charpentes, dont la plus grande partie est en bois de cèdre ; et l’on peut aller à la pèche sous les maisons.
Nous arrivâmes, M. Felstiker et moi, débarquer aux environs de la place Saint-Marc, et nous eûmes le temps, pendant deux jours, de vaquer à nos petites affaires, de nous promener et de visiler plusieurs quartiers, édifices, et curiosités de Venise. Les rues sont très bien éclairées pendant la nuit, ce qui offre un coup d’œil agréable par le reflet de la lumière et de l’eau.
Nous nous promenâmes par toute la place Saint-Marc qui est demi-circulaire et très étendue, la seule place qui existe à Venise, autour de laquelle on remarque des arcades, des boutiques, des cafés élégants, des spectacles, etc. L'église Saint-Marc est un chef-d'œuvre de beauté, de richesse et d'architecture.
Non loin de là, nous arrivâmes voir le Pont-Royal, qui est un monument curieux et formidable, construit d’une seule arcade en marbre gris; c’est ce qu’on peut dire un pont sur la mer, sur lequel on jouit d’une superbe vue, principalement du côté du port et du fort Saint-Maurice. Sur ce pont, l’on voit des marchands et des jeux de hasard, des trésors étalés pour tenter les joueurs et faire des dupes. Enfin le troisième jour au matin, M. Felstiker et moi ayant terminé nos petites affaires, nous sortimes de Venise par le même chemin que nous y étions venus et nous revinmes à San-Vito. Telle fut, mon ami, l’occasion qui me procura le plaisir d’aller voir cette ville extraordinaire.
Maintenant voici le détail d’une aventure assez tragique qui m'est arrivée dernièrement; cela te fera voir, mon
ami, combien l’on se ménage peu entre camarades, quand les différentes passions s’entre-choquent, et à quelles extrémités nous portent la colère et la méchanceté, quand on ne veut pas être raisonnable. J'ai la fureur de me battre plutôt que de me laisser humilier. Cette scène fut encore plus sérieuse que toutes celles que j'ai eues jusqu’à présent.
Le 24 juin dernier, veille de la Saint-Jean, l'état-major donnait le bouquet de la fête de notre colonel. Notre musique s’y trouvait engagée, lorsqu’à la fin des cérémonies, l'on nous fit souper à une bonne table chez le colonel. Parmi nous autres musiciens, il y avait ce même Beaumont, trompette au régiment, dont je t'ai déjà parlé dans une aventure. 1l se faisait remarquer pendant ce repas par une gourmandise excessive et il s’enivra jusqu’à perdre la raison. Plusieurs d’entre nous en avaient honte pour lui. Cependant nous en faisions des risées et des plaisanteries. Nous sortimes de chez le colonel ; il était près de minuit. Appareminent que Beaumont, dont la tête était exaltée par le vin, trouva son petit amour-propre choqué de tout ce qu’on lui avait dit. Comme je ne l'avais point ménagé, il s’en prit à moi plutôt qu'aux autres. Alors il commença à m'insulter à toute outrance, mais je ne lui répondis rien de méchant; au contraire, je tournais toutes ces sottises en ridicule et en plaisanteries, ce qui le taquinait encore plus. Cependant j'étais vexé d’ètre insulté et maltraité en présence de tous mes camarades; mon amour-propre s’en - trouva choqué, mais je le laissai pour le moment, car il était ivre. Le lendemain, %5 juin, à la pointe du jour, j’allai avec mon ami Roger voir Beaumont à son logement ; je le trouvai couché tout habillé: « Eh bien! lui dis-je, es-tu plus raisonnable aujourd’hui, où es-tu encore aussi méchant qu'hier ? je viens voir si tu veux te réconcilier en ami ou si tu veux soutenir, le sabre à la main, toutes les insolences que tu m'as faites hier. » Beaumont répondit qu’ikles soutiendrait et il recommencça à m'insulter. Oubliant ma modération, je lui appliquai aussitôt sur la figure le plus beau moule de gant qu'il eût jamais reçu. Furieux, Beaumont saisit un pot à eau et me le brisa sur la tête. Je demeurai comme assommé de ce coup, et je ne savais plus