‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 87 sur 190 · QUERELLE VIGOUREUSE · texte numérisé non relu

QUERELLE VIGOUREUSE

où j'en étais, lorsqu'il sauta sur son sabre et m'aurait tué en traître dans sa chambre, si Roger ne se fût jeté sur lui pour le retenir à son tour. J'avais deux entailles sur la tête et une sur le nez; mon sang coulait en abondance ; je me retirai n'étant plus à même de me venger.

J'étais à peu près dans le même état où j'avais mis ce Lacogrie dont je L’ai déjà parlé. J’allai donc me débarbouiller la figure à un puits dans la cour, où je vis Degratoulet, le camarade de lit de Beaumont, qui sortait de l'écurie soigner les chevaux; je lui rendis compte en peu de mots de ce qui s’était passé, et je le chargeai de dire à Beaumont qu'il ne s’attendit pas à en être quitte à ce prix. Ensuite j'allai à mon logement chez Bertoli, où l’on fut bien surpris de me voir en cet état. Alors Duflot, aidé de la mère Bertoli, me coupa les cheveux, nettoya mes blessures et me les banda; puis je me jetai sur mon lil avec un grand mal de tête. Ma chère Elisa vint aussi me voir pour me plaindre et m'encourager ; je demandai un bocal de vin chaud sucré et je pensai à me tranquilliser.

[Îl n’y avait pas une heure que je me reposais, quand Beaumont et Degratoulet vinrent me trouver à mon logement. Le premier entra dans ma chambre en me disant : « Ah!te voilà! tu n’es pas encore mort? Allons, debout ! prends ton sabre et allons finir cette affaire de suite. »

A cette nouvelle provocation, je sentis renaitre toutes mes forces, j’oubliai mon mal de tête et sautai au bas de mon lit en disant à Beaumont: « Va, je suis ton homme! Tu crois sans doute tirer avantage de ma situation et tu crois me faire caponner, inais nous allons voir cela. » Et je partis avec lui. Duflot et Degratoulet nous accompagnèrent comme témoins. Nous arrivâmes bientôt dans une petite ruelle étroite, entre deux haies; la pluie tombait avec violence. Nous nous apprêtâmes à nous battre sans ménagement. En garde, nos fers croisés, nous nous tâtons, nous nous mesurons ; déjà plusieurs coups sont portés et parés. Je marchais sur mon adversaire en déterminé et je lui faisais perdre du terrain, lorsque par une feinte seconde et un dégagement, j'arrivai d’un coup droit sur lui, lequel, au lieu de parer tierce, abaissa mon fér en quarte devant lui; il évita néanmoins de l'avoir au travers du

corps; mais mon coup de pointe vivement lancé arriva lui traverser le gros de la cuisse. Prompt comme l'éclair, je sautai en arrière pour me retrouver en garde. Alors je vis Beaumont pâlir et s'asseoir à terre en disant: « C’est bien fait, je l’ai mérité !.. » C'est ainsi que ma querelle avec Beaumont se trouva décidée. Mais Degratoulet, me voyant triompher au moment où il croyait que je devais succomber dans la position où je me trouvais, voulut prendre la revanche de son camarade ; aussitôt il s’arma de son sabre, en me disant: « À présent, c'est à moi que tu vas avoir affaire. » Quoique je ne craignisse pas Degratoulet qui avait plus de force que d’adresse, j’éprouvais une sorte de répugnance à recommencer à combattre. Je lui dis alors: « Pourquoi d’un malheur veux-tu en faire deux ? pourquoi nous battre, puisque nous sommes des amis ? Mon affaire avec Beaumont ne te regarde pas. — C’est égal, me répondit-il, je veux soutenir sa cause, défends-toi! » Et il marcha sur moi. Ce qui m'obligea à me mettre en garde contre lui: « Eh bien! lui dis-je, puisque tu le veux, tu vas voir que je n’ai pas peur de toi! » Alors un nouveau courage s’empara de moi, je commençai par ménager mes moyens de défense contre mon adversaire, qui agissait vigoureusement, par de grands coups de sabre,que je savais éviter et contre-passer sans m'écarter, au lieu que lui s’écartait beaucoup; je lui dis même: « Tu t’y prends maladroitement et je vais te piper.» Aussitôt, comme il redoublait de maladresse, je le serrai d’un pas au moment où il s’allongeait pour me porter un coup, que je contre-passai en faisant une retraite de corps, puis je saisis ce coup de temps pour foncer sur mon adversaire qui se trouva à découvert, ayant son fer hors de portée; je m’engageai vivement à la riposte ; mais un sentiment de générosité me fit retenir un coup sûr que je pouvais lui plonger dans le corps : « A quoi tient ta vie ! » lui dis-je d’une voix animée en lui frappant fortement le bras avec la poignée de mon sabre, à l'instant où il pensait se redresser pour revenir en garde. Alors il glissa d’un pied, perdit l'équilibre et tomba de tout son long dans la boue, par l'effet du choc de ma poignée de sabre. J'exécutai cet habile coup de temps avec une promptitude sans pareille et je me tins en garde en laissant à

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