‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 88 sur 190 · REVUE DE L'EMPEREUR A UDINE · texte numérisé non relu

REVUE DE L'EMPEREUR A UDINE

mon adversaire la liberté de se relever. Alors Duflot, qui se trouvait là bien embarrassé, pensa que Degratoulet était blessé ; il courut vers lui pour l'aider ; il lui dit qu'il fallait cesser cette querelle, qu’il n’y avait pas de bon sens de se battre avec tant d’acharnement pour rien, que Beaumont avait besoin de secours. Enfin Degratoulet céda, et la partie fut remise à un plus beau temps. Je retournai à mon logement pour me rajuster. Les deux témoins emportèrent Beaumont à l’infirmerie; ensuite il se guérit de sa blessure, nous redevinmes amis et tout se calma.

Cet événement fit du bruit dans San-Vito ; je fus mis en prison, mais j’en sortis le mème jour, sur la demande que fit en ma faveur notre maître de musique. Enfin le colonel me voyant le soir à la réunion de la musique, m’appela pour me donner une fameuse chasse à laquelle je me soumis volontiers. J'étais content dans mon intérieur d’avoir réussi à abaisser l’audace de mes adversaires, je n'avais rien à me reprocher, selon ma façon de penser. J'espère, mon ami, que tu trouveras cette lettre assez longue et que je te dédommage bien du temps que j'ai mis à t’écrire. Je crois que notre long séjour à San-Vito tire à sa fin.

REVUE DE L'EMPEREUR A UDINE. — DÉPART DE SAN-VITOo. — LE BON RELIGIEUX DE PORDENONE.

De Pordenone, le 29 octobre 1808.

Patience, mon ami! voici du changement. Notre régiment est parti de San-Vito, voilà près d’un mois à la suite d'une grande revue de l’Empereur. Dans le courant du mois d'août dernier, notre souverain arriva à Udine pour y passer la revue de l’armée réunie; il était accompagné du prince Eugène, vice-roi, du prince Murat, roi de Naples, du général en chef Macdonald et des autres généraux de l'armée. Après la revue, les troupes exécutèrent devant leur souverain, des grandes manœuvres et exercices à feu; cette journée fut remarquable et agréable sans doute à toute l’armée, qui se trouvait composée de tous bons régiments bien organisés, au complet et bien instruits. Notam-

ment le 8e régiment de chasseurs à cheval, qui est de mille hommes montés et bien équipés, se fit remarquer dans cette grande revue par sa bonne tenue et la précision de ses manœuvres. Là, je voyais et considérais de bon cœur notre Empereur, ce grand, cet incomparable capitaine dont le génie et la renommée sont si étendus: les Prussiens et les Russes venaient d’en faire l'épreuve, ainsi que toutes les autres nations qui se trouvaient déjà sous le joug de la France.

A la fin de cette journée, notre régiment vint à Palmanova passer la nuit au bivouac, serré pêle-mêle avec les autres troupes. Enfin nous nous débarrassâmes de cette confusion extrême, nous revinmes par Udine, où nous vimes tous les préparatifs occasionnés par la présence de Napoléon le Grand ; puis nous rentrâmes dans nos cantonnements.

Maintenant, mon ami, voici ma situation : Lorsque dans les premiers jours de septembre, il fut question de notre départ de San-Vito, ce fut un moment bien critique pour moi et pour ma chère Élisa. Quelle peine de penser à nous séparer ! Le père et la mère Bertoli se désespéraient, car, disaient-ils, leur maison allait se trouver sans appui. En effet, cette année, l’on a fait une levée de jeunes gens dans la province, c’est-à-dire que l’on a tiré une conscription, et leur fils Antonio est tombé au sort ; il est parti soldat dans la garde italienne.

Je partis donc avec le régiment, passant par Valvasone, Cordenone, et nous ar:ivâmes à Pordenone, petite ville à 48 milles de San-Vito, où notre régiment fut obligé de se serrer dans les environs ; l’élat-major et le premier escadron se trouvent logés dans Pordenone, tant bien que mal, partie chez les habitants, partie en caserne. Nous sommes là provisoirement, afin d’être rapprochés avec le Ge régiment de hussards, pour faire les grandes manœuvres. Maintenant je puis dire adieu au bon temps de San-Vito; toute est changé pour moi, je suis devenu une espèce de misanthrope. je n’aime que la solitude, je n'ai jamais été aussi sage qu’à Pordenone; quand mon service est fini, je vais seul me promener à l'écart, et je ne fais que penser à la maison Bertoli.

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