‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 89 sur 190 · LE BON RELIGIEUX DE PORDENONE · texte numérisé non relu

LE BON RELIGIEUX DE PORDENONE

J'ai fait la connaissance d’un bon religieux, près duquel je vais presque tous les jours passer des moments de loisir. Cette circonstance n’est pas la moins intéressante, tant par elle-même que par l'originalité de mon caractère ; car que vas-tu penser de moi, d’après les soltises et les étourderies que j'ai faites, de me savoir aujourd’hui cherchant de la distraction à mon ennui dans la morale de la religion? Voilà bien le cas de dire : c’est le diable qui se fait ermile. |

Voilà comment tout cela est arrivé. Il y a à Pordenone une communauté de religieux ou moines de la Charité, qui sont très bien considérés dans ce pays; je m'’introduisis honnêtement dans cette maison (qui est ouverte à tout venant), sous divers prétextes de curiosité ; je m'occupais à remarquer les reliques, les tableaux, les portraits des saints, des martyrs, etc. En visitant ainsi l’intérieur de ce couvent, j'y rencontrai, entre autres religieux, un vieillard qui fixa mon attention dans une cellule où je le trouvai occupé ; il m'adressa le premier la parole d’un ton qui désignait sa bonté, je ne me fis pas prier pour lui répondre et entrer en conversation sur divers sujets. Alors ce religieux, voyant un jeune militaire qui entreprenait de raisonner avec lui en parlant assez bien l'italien et qui lui témoignait de la curiosité, me dit plusieurs détails relatifs à cette maison, au Caractère et à la situation de ceux qui l’habitaient. Tout en l’écoutant avec attention, je lui trouvai un abord prévenant et confiant qui me plut ; et lui aussi m’invita à le venir voir autant que je le voudrais, ce que je lui promis avec plaisir.

Il Reverendissimo Padre Lucas est le nom de cet honnête homme auquel je vais rendre visite ; il est âgé de 63 ans: je me fis connaître à lui aussi sous le nom de Lucas qui m'est devenu familier ; je le nommai bientôt par respect « mon père » et il m’appela son fils.

Je me plais à sa sociélé, il parait même éprouver, en me voyant, les sentiments d’un père, tant il est content de me voir arriver chez lui, il me recoit dans sa cellule, et puis nous allons nous promener quelquefois dans un grand et beau jardin.

Cependant, comme j'ai l'esprit tourmenté, je cherche

auprès du père Lucas des consolations et des conseils ; je me livre à lui sans réserve, il m’endoctrine et me donne des connaissances morales que je goûte avec attention, mais que je ne promets pas toujours de suivre quand elles sont trop rigoureuses. Le caractère sévère et réfléchi du père Lucas est très différent du mien, qui est léger et peu expérimentéet,en moi-même, je vois trop de difficultés à surmonter pour devenir homme de bien selon lui; il faudrait pour cela ne pas vivre avec des militaires.

Comme je m'’attachai de plus en plus au père Lucas, un jour, je lui confiai ingénument ma liaison avec Elisa, de San-Vito, et je lui demandai si je pouvais compter sur ses bontés, en cas que je voulusse faire un coup de ma tête, pour avoir une retraite momentanée auprès de lui. Là-dessus, le père Lucas, qui n’entendait pas le badinage, me trouva bien coupable, il me fit tant de réflexions et d’observations sur ma conduite, qu’il me pétrifia ; il me troubla si fort, que je renonçai à mon projet de quitter peut-être le régiment, et je m’excusai de mon mieux sur mon inconséquence.

Cela ne m’empècha pas de retourner près de ce sage mentor, et nous nous occupons de choses différentes, notamment de géographie, suivant ses livres et ses cartes, religions des différents peuples, etc, puis il me prêche ses leçons de morale, il me fait de justes comparaisons, enfin il m'offre à me guider de ses conseils, disant que je pourrai toujours compter sur lui, pourvu que je sois sage.

Voilà, mon ami, tout ce que je me plais à te dire relativement à ce bon père Lucas; je t’assure que j'ai l'esprit plus dégagé et plus libre, je suis devenu un autre moimême, depuis que je fréquente ce brave homme.

Je terminerai ma lettre à cet endroit, n’ayant rien autre chose d’extraordinaire à te communiquer ; l’on parle beaucoup que notre régiment va aller en Espagne : si cela est, nous verrons encore du nouveau et je t’en ferai part.

mn |

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