ARRIVÉE A VICENCE
SAN-SALVATOR. — SÉJOUR A VICENCE. — ÎL SIGNOR ALBANTINI. — J'ENTRE À LA COMPAGNIE D’ÉLITE.
De l'hôpital militaire de Vicence.
Le 6 mars 1809.
Mon cher ami, je m'étais mis dans l’idée que mon séjour à Pordenone m'aurait fait changer de conduite, c’est-à-dire que je me croyais dans le cas d’être plus prudent et plus réfléchi dans mes actions, j'avais assez bien commencé. Je croyais pouvoir résister au torrent du vice et du mauvais exemple que l’on rencontre trop souvent dans les grandes villes; je n’en ai rien fait ! La fatalilé m'a encore entrainé. Vicence est une ville qui offre trop d’appas aux élourdis. Pour peu que l’on ait de l’inclination à faire des folies, l’on trouve assez de partisans, et c’est à qui se distinguera à faire de belles sottises.
Après deux mois de séjour à Pordenone, notre régiment se mit en marche pour venir prendre son quartier d'hiver à Vicence. Nous passâmes par Sacile, Conegliano, San-Salvator, Treviso, Castel-Franco, Bassano, qui sont toutes petites villes où je n’ai rien vu de remarquable ni d’extraordinaire, si ce n’est à San-Salvator. Là, je me trouvai logé avec notre musique dans les dépendances d’un château des plus riches et des plus considérables qu’il y ait en Italie, tant à cause de son antiquité que de sa belle situation sur une montagne. Ce fut dans ce château que notre colonel se logea avec son état-major, ce qui donna occasion à une espèce de fète par la belle réception que nous firent monseigneur l’évêque et ses parents, les hôtes du château.
De là notre régiment vint passer la Piave, ensuite la Brenta.
Dans les premiers jours du mois de novembre 1808, notre régiment arriva à Vicence qui est une des plus belles et grandes villes d'Italie, située dans un bon territoire, très fertile, surtout en bon vin; elle est riche et bien peuplée. En arrivant, notre régiment fut logé plusieurs jours chez les habitants, en attendant que les casernes fussent préparées ; j'eus mon billet de logement, toujours avec mon ami
Duflot, in casa del Signor Albantini, où nous fûmes bien reçus et où nous nous comportâmes en conséquence.
Cette circonstance est assez agréable pour moi pour que j'en conserve un durable souvenir. Il Signor Albantini est un ancien militaire très gai, rempli de connaissances, et aimant les bons soldats ; il a fait sa petite fortune au service de la marine vénitienne, ayant occupé un poste avantageux dans son temps; son épouse, la Signora Albantini, est la plus aimable des femmes, ainsi que leur demoiselle, nommée Angella, âgée de 18 ans, qui réunit toutes les vertus, les talents et les charmes de son sexe.
Comme je réunis aussi quelques agréments, je ne tardai pas à me distinguer et à mériter des égards dans cette maison ; et, quand je fus obligé de quitter ce bon logement pour entrer avec les autres dans de mauvaises casernes, mon patron m'engagea à venir le revoir chez lui. Je n’oubliai pas cette honnête invitation, et jy allai souvent passer les moments les plus charmants. Il Signor Albantini est aussi musicien très amateur, sachant bien jouer du violon et de la clarinette ; il possède une collection de bonne musique des meilleurs maîtres italiens ; moi je possède aussi un recueil de musique de fantaisie, tous morceaux que j'ai choisis pour être très amusants sur la clarinette. Alors mon patron et moi, nous nousdivertissions à répéter ensemble, ce qui devenait pour nous des récréations très agréables, toujours assaisonnées par la gaîté que nous donnaient encore les bonnes bouteilles de vin du Bachiglione que nous vidions, si bien qu’en quittant mon hôte avèva sempre la lesta calda, quelquefois j'étais in briago.
Mlle Angella touche assez bien le forte-piano, elle sait bien le dessin ; ces talents font son occupation la plupart. du temps. Comme je connais aussi un peu la partie du dessin, je passais quelquefois des heures à m'occuper avec elle sur des sujets innocents, et si je me permettais quelques malices et quelques plaisanteries, c'était toujours assez. finement, de manière à ne pas offenser sa modestie, si bien que ma présence et mes façons lui plaisaient, mais je ne tâchais nullement d’éveiller en elle des sentiments qui eussent provoqué son jeune cœur.
Jusque-là, j'avais une conduite régulière, vu que j'allais.