‹ Ma vie militaire 1800-1810Chapitre 91 sur 190 · J'ENTRE A LA COMPAGNIE D’'ÉLITE · texte numérisé non relu

J'ENTRE A LA COMPAGNIE D’'ÉLITE

passer mes moments de loisir en la société de ces honnêtes gens. Mais je me trouvai bientôt comme isolé de mes camarades et des bruyantes bamboches qui se faisaient en ville ; je voulus donc varier mes amusements ; je n’allai plus si assidüment chez il Signor Albantini, et je courus chercher, tant bien que mal, d’autres aventures au travers la ville.

Sur ces entrefaites, je passai trompette à la compagnie d’élite,non par mon rang d'ancienneté, vu qu’il y a au régiment de plus anciens trompettes que moi, mais par la volonté et l’appui de mon capitaine. En effet, au mois de janvier dernier, il s’est fait quelques changements dans notre régiment, c’est-à-dire que les officiers ont pris leur rang d'ancienneté ; le capitaine Périolat et le lieutenant Chenavard passèrent à la compagnie d'élite et y firent passer plusieurs chasseurs de la 2 compagnie. Je leur dois donc cette faveur, car ils veulent toujours m'avoir sous leurs ordres. J'en suis on ne peut plus content ; c’est un honneur parmi nous d’être admis à la compagnie d'élite, où l’on y distingue les plus beaux hommes, les plus propres et les meilleurs soldats.

Le 9e régiment d'infanterie de ligne arriva aussi en garnison à Vicence quelque temps après notre régiment ; il y eut d’abordquelquesdifficultés entre ce régiment et Le nôtre, ce qui occasionna plusieurs querelles et plusieurs duels de part et d'autre, où je me trouvai plusieurs fois engagé. L'un de ces duels eut lieu avec un nommé Courville, trompette d'harmonie; nous avions été élèves ensemble à l'École de Versailles et nous étions amis. Il fallait avoir perdu la raison, car nous n'avions eu qu’une contestation peu sérieuse. Mais la jalousie s’en mêla. Il fallut aller sur le terrain et mettre l'épée à la main; nous convenions bien que nous étions deux amis, mais l'esprit du corps voulait que nous nous battions. Nouscombattimes supérieurement, sans haine et sans colère, comme deux bons tireurs; mon adversaire se défendait aussi bien que moi. Je voulus saisir un coup de temps pour lui serrer un brisement de fer et, par un volté sur le côté, lui lancer un coupé plongé; ce coup qui devait être un coup de maitre, tourna contre moi; mon adversaire se retrouva habilement en ligne, et j'eus

la maladresse de m'enfiler moi-même le bras dans la pointe de son épée, qui me percça le gras de l’avant-bras, peut-être 6 pouces dansla chair ; aussitôt je dis à Courville: « C’est moi qui la gobe, en voilà assez, je suis un maladroit.» Ensuite j’allai me faire panser. Cette blessure ne fut pas la plus dangereuse, car, trois jours après, je me sentis blessé d’une autre manière, tellement que je me trouvai forcé d'entrer à l'hôpital militaire, le 42 février dernier, affecté de trois genres de maladies... suites de mes courses aventureuses dans Vicence.…

Je commence à me rétablir et j'espère que mes blessures n'auront pas de mauvaises suites. Je t’assure bien que le séjour que je fais à cet hôpital servira beaucoup à me corriger, en voyant tous les jours les exemples frappants qu'éprouvent les malheureux soldats gâtés plus ou moins; je vois ici beaucoup souffrir ! Plusieurs de mes camarades, notamment le pauvre Beaumont, viennent de mourir à côté de moi. Les infortunés ! Voilà donc ce qui arrive nécessairement aux étourdis ! Si cette leçon m'était réservée pour me donner de l’expérience, elle me servira longtemps d'exemple.

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