TROISIÈME PARTIE
DEPUIS LE COMMENCEMENT DE LA GUERRE DE 41809, EN ITALIE, JUSQU'AUPRÈS DE VIENNE, AU MOMENT D’'ENTRER EN HONGRIE.
Ma 8° CAMPAGNE. — UNE FARCE DANS UNE HOSTERIA. — MES DISPOSITIONS MILITAIRES.
De San-Vito, Ie 5 avril 1809.
Oh ! pour cette fois, mon cher ami, voici des nouvelles. La guerre va recommencer entre la France et l'Autriche. Je ne saurais te dire quelles prétentions peut avoir cette nation ennemie, il parait qu’elle est rancuneuse envers la France ; je ne connais rien à tous ces démèlés. Je connais seulement ces fameux Autrichiens, que nous avons si bien rossés les campagnes précédentes; ils croient qu'ils vont reprendre leur revanche cette année, du moins ils font des dispositions en conséquence. Mais ce qu’il y a de bon, c’est que les Français se préparent à leur tenir tête très solidement, et nous avons cette confiance que nous les frotterons encore cette fois. Notre père Napoléon a encore de bons soldats ; il va nous faire expédier cette carnpagne aussi rondement qu’en 1805 et messieurs les Kaiserlites recevront encore une leçon de leurs maitres.
Tout est en mouvement dans ce pays; artillerie, infanterie, cavalerie, tout se prépare, tout marche vers la frontière d’une ardeur martiale ; ce qu’il y a de désagréable, c'est que nous allons commencer cette guerre dans une mauvaise saison et dans de mauvais pays.
J'étais encore à l’hôpital de Vicence, lorsque le maré- chal des logis chef de la compagnie vint m’apprendre la nouvelle du départ de notre régiment et me demander si j'étais en état de faire mon service, car nous allions entrer en campagne. Quoiqu'il m’eût fallu encore au moins huit
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jours de repos, je n’hésitai pas à lui répondre que j'étais passablement rétabli, et que je pourrais faire mon service, car il y avait plus de gloire à marcher avec le régiment, qu’à se consumer dans ce inaudit hôpital. Je demandai ma sortie le même jour, je rentrai à la compagnie, je mis ordre à mes affaires, et je partis de Vicence le 14 mars avec notre régiment qui devait se rapprocher de la frontière d'Italie.
Ainsi j'ai quitté Vicence après un séjour de cinq mois. Nous arrivâmes loger à San-Cassano, et le lendemain à Treviso, qui est une ville assez considérable de la province de ce nom (Trevisan). Le 84e régiment d'infanterie occupait déjà cette ville. Alors les musiciens de notre régiment avec ceux du 84° se réunirent ensemble, en reconnaissance du brave père Nicolas Felstiker, qui avait élevé la musique de ce régiment, et en était parti pour venir élever la nôtre. Nous nous trouvâmes donc réunis très amicalement trente-six à quarante musiciens à l'Hosteria des Trois- Visages; là, nous nous fimes servir en conséquence et nous nous mimes en train de faire nos farces et de nous divertir à qui mieux mieux, si bien que la nuit se passa à faire des folies sans nous inquiéter qui payerait l'écot. Aussi le plus beau de la farce, c’est quand il fut question du compte. Chacun boursilla suivant son pouvoir ; mais toute la fortune des musiciens réunie ne suffisait pas pour payer tant de dépenses. Ne voulant pas rester en affront, nous combinâmes un plan pour faire un pouf complet. L'un d’entre nous joua le rôle de mort-ivre ; et les autres, par farce, voulurent le porter comme en triomphe dans la rue. Comme nous avions nos instruments, nous l’accompagnâmes en jouant des airs de musique dans la rue, à la pointe du jour, à la lueur des flambeaux. Nous paraissions tous tellement occupés de notre cérémonie, que nous étions sourds aux demandes du patron de l’Hosteria qui nous suivail et qui craignait avec raison de ne pas être payé. Déjà la trompette sonnail le boute-charge, il fallait se disposer à monter à cheval, et nous arrivâmes ainsi, avec le prétendu mort, jusqu'à l’écurie où se trouvaient tous nos chevaux qu'il fallait de suite équiper. Cependant le patron de l'Hosteria avait tout justement rencontré le